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Geographica Livres I, II et III Strabon 20 av. - 23 ap. J.-C. (Partie III)

Troisième et dernière partie de notre voyage avec Strabon, que nous terminons sur les terres d'Ibérie. Composante essentielle des cultures romano-hellénistique, romane, gothique, renaissante, baroque, rococo, néo-classique, romantique et Belle Époque, l'Ibérie a toujours été un acteur superbe et dynamique dans le concert des nations européennes. C'est une terre d'hommes et de femmes libres, une terre où la liberté est passion et où la passion est liberté.

 

Gaspard Valènt, pour le SOCLE

 

L'intérieur des terres et la côte orientale

Les Ilergètes étaient un peuple obéissant à un roi régnant en la capitale d'Atanagrum, actuel site archéologique du Molí d'Espígol sur la commune de Tornabous. Les villes étaient gouvernées par une curie et certaines jouissaient d'une certaine autonomie, comme Ilerda, actuelle Lérida. Les Cossétans, dont la capitale Cissa évoque encore le nom, possédaient de nombreuses cités fortifiées telle Olérdola.

 

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Eglise d'Olérdola.

 

Les Indigètes, peuple frère des Ossétans, peuplaient l'actuelle province de Gérone. Ils s'appelaient eux-même les Undikesken, leur emblème était le Pégase et Aviénus les décrit, au IVe s. de notre ère, comme de "durs Indigètes, nation farouche, nation de fiers chasseurs, et qui ne sort pas de ses forêts."

 

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Pièce de monnaie indigète.

 

Les Orétans méritent une mention particulière, puisqu'ils s'illustrèrent noblement dans la résistance face à l'envahisseur africain. Leur roi Orisson parvenant même à tuer le roi Hamilcar Barca et leur infliger une sévère défaite en 229 av. notre ère, arrêtant leur pénétration en Ibérie. L'année suivante, c'était au tour d’Orisson de périr contre Hannibal Barca, successeur d'Hamilcar. Il est singulier que, de nos jours en Espagne, un monument commémore cette guerre au moyen d’une statue en l’honneur d’Hannibla Barca, en lieu de son décès, aucune ne commémorant le roi orétan. Les Carpétans et les Vettons descendent de la culture de l'âge de bronze de Cogotas. Répandue sur les actuelles provinces d'Avila et de Salamanque, ses plus anciens vestiges remontent au XVIIIe s. av. notre ère. Elle a livré des céramiques, des fortifications, des fibules et de curieux sangliers de granit qui semblent avoir fait l'objet d'un culte.

 

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Sanglier de granit dans les environs de Mingorría, culture de Cogotas II.

 

Le sanglier était l'emblème du peuple vetton qui, celte, le partageait avec les Gaulois. Fidèle allié des Lusitans, il combattit à leurs côtés et se libérèrent du joug africain en 206 av. notre ère.

 

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Morella, capitale des Bisgargitans. Habitée dès le Paléolithique et bâtie au Néolithique, elle sera l'une des premières cités d'Espagne. De son aristocratie de l'âge du bronze furent retrouvées les tombes, vieilles de quatre millénaires. Ses contacts avec les Hellènes sont attestés par le trésor de Morella regorgeant de pièces crétoises et de Grande Grèce. Si l'envahisseur punique ne parvint jamais à soumettre la cité, les Romains finirent par la coloniser en 72 av. notre ère, soit particulièrement tard, bien qu'ils la firent jouir du droit des citoyens romains. Conquise par les musulmans, elle sera le théâtre de la fameuse bataille livrée en 1088 par Le Cid contre le roi maure de Tortosa, lui infligeant une sévère défaite. En 1232, Jacques Ier le Conquérant bouta définitivement les Arabes hors de la cité, et d'autres lieux encore. Aujourd'hui, ses habitants poursuivent une existence traditionnelle, célébrant notamment de nombreuses fêtes comme le festival agricole de la deuxième semaine de septembre ou les sexennales, qui ont lieu tous les six ans, la dernière eût lieu au mois d'août 2019. Chaque corporation - les laboureurs, les potiers, les tisserands, etc. - exécutant sa danse et sa musique.

 

Les Ausétans s'appelaient eux-même Ausesken, et donneront leur nom à la comarque catalane d'Osona. Elle possédait une écriture propre et un cavalier au galop portant branche feuillue pour bannière.

Cet emblème se retrouve sur la bière artisanale Ausesken. L'Ibérie toute entière est fort réputée pour la qualité de ses chevaux qui ont "incomparablement plus de vitesse et de fond que les autres", y compris ceux d'Asie. Les côtes ibères abondent en vignes, oliviers et figuiers, qui sont d'excellente qualité.

Les Celtibères sont un vaste peuple issu d'un mélange de Gaulois et d'indigènes ibères. Aux alentours de l'an 600 av. notre ère, les Gaulois envahirent les pays de l'Europe méditerranéenne, donnant lieu à des ententes comme à des conflits. L'histoire de la civilisation européenne apparaît comme un coeur battant, alternant périodes d'homogénéité culturelle et périodes de fragmentation. Du XXXe au XVIIe s. av. notre ère, la civilisation européenne est unifiée dans ce qu'on appelle le "phénomène campaniforme", suit une période de fragmentation voyant la naissance des grands peuples antiques : Celtes, Ibères, Lygiens, Hellènes, Italiques, Aquitains, Germains, Illyriens, Scythes, etc. Quand les Gaulois pénétrèrent en Ibérie, en Italie et en Lygistique, l'ethnogénèse s’avéra si facile que les historiens antiques et modernes parlent souvent de Celto-ligures, de Celtibères et d'Italo-celtes pour nombre de peuples de l'Ouest de la Méditerranée européenne du second âge du Fer. Les Celtibères sont divisés en quatre tribus dont la plus puissante est celle des Arévaques. Si Strabon leur attribue Numance pour capitale, Pline l'Ancien la donne aux Celtibères Polendones. Il nous semble donc que cette cité qui, dans les deux décennies de résistance qu'elle opposa aux Romains, "déploya tant de courage", était capitale de tous les Celtibères.

 

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Vase celtibère trouvé à Numance, capitale des Celtibères, frappé de son emblème : la croix gammée.

 

"Le courage - et j'entends le courage des femmes aussi bien que celui des hommes - étant une vertu commune à toutes les nations barbares." "On raconte par exemple que, dans la guerre des Cantabres, des mères tuèrent leurs enfants pour ne pas les laisser tomber aux mains des Romains ; un jeune garçon, dont le père, la mère et les frères étaient enchaînés, les égorgea tous, sur l'ordre de son père, à l'aide d'un fer qui lui était tombé sous la main ; une femme égorgea de même tous ses compagnons de captivité." Toujours chez les Cantabres, "des prisonniers de cette nation, mis en croix, entonnèrent leur chant de victoire." "Enfin il n'y a que les Ibères pour se dévouer comme ils font à ceux auxquels ils sont attachés, jusqu'à subir la mort pour eux." Assurément, de tels traits de caractère forcent un respect auquel nous, indignes descendants de ces races, n'avons plus droit. Arrêtons-nous à ce glorieux peuple cantabre, qui opposa un siècle de résistance à l'envahisseur romain. Ils se répartissaient en onze tribus : les Salaens qui vivaient le long du Saunio, identifié avec les actuels Sella ou Saja ; les Orgenomesques, ce qui, en celte, veut dire "Ceux qui se saoulent dans le massacre", et qui vivaient autour de San Vincente de la Barquera ; les Avarigiens le long du cours supérieur et moyen de la Nansa ; les Blendiens, ou Plantusiens, de la vallée de Besaya ; les Conisques du bassin de l'Asón ; les Concanes dans la vallée de Cabuérniga ; les Coniaques des sources de l'Ebre ; les Tamariques autour de la montagne de Palencia à la Vega del Carrión et entre les rives du Pisuerga et la région de Cistierna, leurs sources sacrées sont toujours aménagées comme de leur temps ; les Vadiniens, et les Velliques. Notons qu'aujourd'hui encore, certaines de ces tribus conservent leur nom.

 

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Localisation des tribus cantabres.

 

Les austères Cantabres, dont l'archéologie fait remonter les vestiges urbains au XIIIe s. av. J.-C., ponctuaient leur territoire de stèles gravées de leurs emblèmes claniques. On trouve le triscèle, le tétrasquèle, la croix gammée, le chevalier, etc., bien que la plupart soient frappées du lábaro, actuel emblème de la Cantabrie.

 

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Deuxième stèle de Lombera, 1,70m de diamètre, datée du IIIe au Ier s. av. notre ère, musée archéologique et préhistorique de Cantabrie.

 

Les îles

Passons au dernier chapitre de ce troisième livre, consacré aux îles ibériques. Les habitants des Baliarides et des Pityuses "sont d'humeur pacifique" bien qu'ils manient la fronde mieux que quiconque. Ils en portent trois ceintes au front, une longue pour atteindre l'ennemi de loin, une moyenne et une courte pour l'ennemi de près. Mais à l'époque de Strabon, les Baliares n'étaient plus que les descendants d'une vieille civilisation mégalithique. En témoignent les importants complexes sacrés couvrant encore l'archipel (6).

 

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Naveta d'Es Tudons de Minorque, l'un des nombreux ossuaires des Baléares, ici daté des environs de l'an 1000 av. notre ère.

 

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Taula de Minorque. Nous sommes ici en présence d'un exemple de la transition qui s'opéra, au cours du IIe millénaire, entre l'architecture mégalithique et l'architecture classique, deux esthétiques qui, tour à tour, unifièrent l'Europe. La culture talayotique - appelée nuragique en Sardaigne - nous démontre que la colonne dorique est née de la taula, elle-même née du menhir, dont elle reprend la fonction sacrée autant que la symbolique virile.

 

Terminons avec Strabon notre périple ibérique par les îles Cassitérides, au nombre de dix et "plus éloignées de nous que ne l'est la mer de Bretagne". Nous quittons donc, et de beaucoup, l'Ibérie pour les îles Celtiques et tombons sur l'archipel des Sorlingues, au large des Cornouailles. Ses habitants "ont pour costume de grands manteaux noirs [...] qui, joint au bâton qu'ils ont toujours à la main lorsqu'ils se promènent, les fait ressembler tout-à-fait aux Furies vengeresses de la tragédie." C'est chez ce peuple que les Hellènes, les Ibères et les Romains allaient acheter l'étain nécessaire à la fabrication du bronze. Notons que cet archipel est également un excellent candidat aux îles des Bienheureux.

 

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Les douces îles Cassitérides, actuelles Scilly Islands, ou îles Sorlingues en français, rappellent les plus clémentes côtes armoricaines. L'austérité vestimentaire de ses habitants antiques ne doit pas faire oublier, comme le rappelle Strabon, leur "caractère pacifique".

 

Conclusion

L’Ibérie est une nation naturelle de l'Europe possédant sa propre identité. Elle est aujourd’hui morcelée en six nations : l’Espagne, le Portugal, Andorre, la France (pour les territoires situés au Sud de Port-Vendres et de la crête pyrénéenne, comme la moitié de la Cerdagne) et le Royaume-Uni (pour Gibraltar). Composante essentielle des cultures châtelperronienne, aurignacienne, gravettienne, solutréenne, magdalénienne, mégalithique, campaniforme, laténienne, romano-hellénistique, romane, gothique, renaissante, baroque, rococo, néo-classique, romantique et Belle Epoque, elle a toujours été un acteur superbe et dynamique dans le concert des nations européennes. Elle est l'une des plus belles notes chaudes de la symphonie européenne. Notre continent présente une diversité naturelle et culturelle sans pareille. Même les amateurs de déserts glacés ou brûlants y sont comblés. Froids pays brumeux aux yeux pâles, chauds déserts plantés de cactus, plages de sable fin, falaises de granit où les vagues s'écrasent, forêts humides et sommets enneigés, villes animées et monastères silencieux, entrelacs celto-germaniques et naturalisme hellénistique, c'est comme si tous les paysages, tous les climats, tous les arts et toutes les sciences s'y étaient données rendez-vous. Mais cette richesse, cette belle diversité, ne doit pas masquer son homogène unité, son organique cohérence, et chacun n'y trouvera pas son compte. Ni le polygame méprisant la femme ni l'iconophobe refusant l'image n'y furent autre chose que des étrangers rejetés. L'Europe, c'est le foyer de l'amoureux de la liberté, de la beauté et du bien-vivre. C'est la terre de l'artiste et du guerrier, du philosophe et du moine contemplatif, du scientifique et de l'honnête paysan, de l'amant qui, pour sa belle, tend la coupe de vin et l'épée. Ici, on honore la femme et la Nature, on sculpte le bois et la pierre et mêle les pigments pour créer des images et enchanter les sens, ici on écrit des poèmes et des romans, ici on vit libre et ne voile pas le visage de l'épouse ou de l'enfant, on aime, on se bat, on est fier. Mais cette fierté, cet honneur, ce courage, que Strabon prête à tous les peuples qu'il décrit, est conséquence de l'identité, évidence en son temps, inquiétude de nos jours. Il est conseillé en introduction de lire notre critique positive de l'Esthétique de la vie de William Morris, en guise de bain froid pour se raffermir l'esprit après les tièdes douceurs de celle-ci. Nous le rappelons en conclusion. L'identité, dont la plupart des Européens a été privée, est un besoin naturel à l'espèce humaine, qui a toujours vécu en clans dotés de marqueurs identitaires. C'est ce qu'on appelle la culture, et c'est la condition de l'honneur et, partant, de la capacité défensive. Strabon, chantre des identités régionales, n'a pourtant de cesse d'appeler à l'union de tous les peuples d'Europe pour prévenir les menaces étrangères. C'est à leur désunion faces à l'envahisseur phénicien que les Ibères durent leur colonisation, et c'est cette même désunion qui fit risquer le joug perse aux Hellènes. Plus tard, ce sera la désunion des Espagnols, encore une fois, et de toute l'Europe qui permettra aux Berbères de coloniser l'Espagne et aux Ottomans d'envahir la moitié orientale de l’Europe. L'ouvrage de Strabon nous apporte donc deux messages : le premier est celui de la nécessaire union des peuples de même race pour la paix, la prospérité et la défense ; le second est cette évidence identitaire qui fait de chacun de nous le membre d'un clan, membre d'un peuple, membre d'une des nations d'Europe. Enfin, par sa description vieille de deux millénaire, Strabon nous présente une Ibérie qui a survécu dans nombre de ses aspects, citons les bergers qui, comme leurs ancêtres, pratiquent encore la transhumance et logent dans ces charmants bories. Faisons survivre, camarade, cette vieille Europe qui est la nôtre.

 

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La Rioja, région des bergers bérones, terre de vins et d'huiles d'olives succulents, de belles laines et de vertes prairies, héritière de la plus haute mémoire européenne et fidèle à son identité.

 

 

Pour le SOCLE

 

  • L'Ibérie est une irremplaçable composante de l'Europe. Riche culture méditerranéenne à sang chaud, à la guitare et au couteau faciles, à l'honneur fier, à la danse et au rythme endiablés, elle surpasse toutes les sous-cultures latino-américaines dont elle est le modèle originel et pur.
  • L'Ibérie est la frontière occidentalo-méridionale de l'Europe. Poste de garde, bastion, elle doit être défendue comme si l'Europe entière en dépendait. Autrefois, elle ne le fut pas assez. Les guerres, viols et massacres qui en résultèrent doivent nous rappeler à l'ordre.
  • Il y a deux mil ans, l'organisation humaine était encore sous sa forme naturelle : des familles et des corporations de métiers formant tribu, des tribus formant des peuples, des peuples formant des nations et des nations formant des continents. Qui oublie son identité doit s’attendre à devenir l’esclave d’une autre.
  • A menace civilisationnelle, résistance civilisationnelle. Au temps de Strabon, les deux menaces pesant sur l’Europe venaient d’Afrique du Nord avec Carthage et du Proche-Orient avec la Perse. Il y a plus de mil ans, ces deux ennemis furent unis par l’Islam. Ce qui était vrai de son temps l’est plus que jamais aujourd’hui.
  • L'Ibérie de Strabon existe toujours en partie. Il faut la conserver car il s'agit de son identité et de son charme.

 

Notes

6 - Les Balares, qui vivaient dans l'actuelle région de Logudoro en Sardaigne, appartiennent au même peuple que les Baliares des îles Baléares. On trouve d'ailleurs, en Sardaigne, des structures mégalithiques similaires à celles des Baléares. Le héros fondateur de ce peuple est Norax, fils d'Hermès et d'Eriteide, d'où le nom de culture nuragique. Il s'agit d'une composante de l'homogène culture campaniforme qui unifia l'Europe des IIIe et IIe millénaires. La langue paléosarde, ou nuragique, appartient au groupe paléo-européen, antérieur à l'arrivée indo-européenne. Salluste décrit laconiquement les Balari : "vêtements sombres, coiffure et barbe."

 

Strabon, Europe, aventure, voyage,

Une des 321 tombes des Géants de Sardaigne, appartenant à la culture mégalithique nuragique.

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