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12 Rules for Life, de Jordan B. Peterson

Jordan B. Peterson est un psychologue et universitaire canadien dont les domaines de recherche vont de la mythologie à l'idéologie, en passant par la psychopharmacologie et la métaphysique. À l'automne 2016, ce monsieur respectable mais également sans histoire s'est vu poussé dans ses derniers retranchements éthiques par des militants trans hystériques qui cherchaient à lui imposer publiquement, au nom de la « tolérance », l'emploi de pronoms qu'ils s'étaient attribués arbitrairement. L'altercation s'est produite devant l'université de Toronto, dans le contexte du débat houleux sur la loi C-16, qui prévoyait de criminaliser tout refus d'employer les pronoms fantaisistes de transsexuels mal lunés au nom du principe encore plus toxique de non-discrimination (loi liberticide passée depuis, le Canada de Justine Trudeau étant un enfer en préparation). Une vidéo de l'altercation entre « JBP » et les militants a été diffusée sur YouTube peu de temps après, sans doute dans le but de lui attirer des ennuis, voire de le faire renvoyer de l’université de Toronto. Résultat : en quelques mois, sa chaîne YouTube est passée d'une dizaine de milliers d'abonnés à cinq cents milles (pour atteindre aujourd'hui le million trois cents mille) ; et cette affaire, qui a effectivement failli lui coûter sa place tant ses collègues étaient des monstres de camaraderie face à l'adversité, en a fait une sorte de héraut de la droite conservatrice – malgré lui, faut-il préciser, puisqu’il s'était jusqu’alors tenu à l’écart de la politique.

Avertissement au lecteur : à l'heure où nous publions, 12 Rules for Life n'est pas encore édité en France, et le texte que vous lisez est probablement la première critique du livre rédigée dans la langue de Molière.

Félix Croissant, pour le SOCLE

La critique positive de 12 Rules for Life au format .pdf

 

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Le Peterson d’aujourd’hui tient des conférences affichant complet dans des salles prestigieuses, parfois perturbées par des vaillants combattants de la liberté connus sous le nom de Social Justice Warriors, et accepte les invitations des YouTubeurs conservateurs les plus populaires, allant de Stefan Molyneux à Steven Crowder en passant par Ben Shapiro, Dave Rubin, etc. L'homme se tenait peut-être à distance de la politique jusque-là, mais en pourfendant le politiquement correct et la pensée unique, fermement attaché au principe de liberté d'expression, il a choisi son camp par défaut, et semble désormais l’assumer à 500%. Il n'est ni raciste, ni même racialiste, ce sujet semblant l’ennuyer profondément ; il ne rejette même pas le modèle de la démocratie libérale américaine, contrairement à nombre d'entre nous, et n'a pas grand-chose d'un royaliste ; MAIS dans les faits, que dénonce-t-il, que dis-je, DÉFONCE-t-il à longueur de journée, dans ses écrits et dans ses discours ? Le progressisme, le marxisme, le libéralisme libertaire (la fameuse « regressive left »), le politiquement correct : pas vraiment des critères de droite. À l’occasion d’une interview par le présentateur de Fox News Tucker Carlson, il a dit : « si votre enfant est dans une école dont les professeurs parlent d’équité, de diversité, d’inclusivité, de racisme systémique, ou de privilège blanc, sortez-le VITE de là ». Il est haï par les médias mainstream, traqué par les meutes antifascistes des réseaux sociaux, et se fait régulièrement qualifier de fasciste et de suprématiste blanc : ça vous pose un personnage.

 

L'année 2017 l'a carrément vu muer en une sorte de gourou de la pensée conservatrice, pour une raison à notre sens essentielle : en ces temps de disette intellectuelle, caractérisée par les désillusions d’une gauche en crise, à laquelle la « vraie » droite s'efforce de remédier avec plus ou moins de succès, l'homme apparaît aux yeux de beaucoup comme un des penseurs les plus intéressants que l'Amérique du nord a actuellement en rayon – dans le sens de penseur « total ». De par sa profession, Peterson est parfaitement placé pour témoigner de la lente contamination du milieu universitaire nord-américain par ce qu'on appelle plus ou moins justement le marxisme culturel, et ce phénomène, associé à sa tête de turc qu'est le postmodernisme, constitue sans doute son sujet de prédilection. Sa popularité n'est pas près de décliner, puisqu'en janvier 2018, le gaillard a failli casser YouTube (et donc Google…) lors d'un entretien très, très enthousiasmant avec la journaliste bobo-trotsko-féministe anglaise Cathy Newman : c'est bien simple, cet entretien devrait faire école auprès de tout conservateur cherchant à maîtriser l'art du débat en terrain hostile – la routine, quoi. Le message est passé.

 

C’est ce coup d’éclat qui nous a convaincus de lire le deuxième essai de Peterson, 12 Rules for LifeUn peu comme les bouquins d’Éric Zemmour (et toute proportion gardée, puisqu’il le surpasse de loin intellectuellement), 12 Rules for Life se sera fait descendre par la presse d'un côté, tout en faisant un joli carton de l'autre. Attention : son titre et sa table des matières lui donnent des airs de livre de développement personnel (dont la version anglaise self-help book est encore plus parlante…), et il peut être vu de la sorte, si l'on veut. Après tout, bien des jeunes conservateurs attribuent à Peterson leur... ressaisissement. Mais 12 rules for life n’y est en rien réductible. Tout juste trouvera-t-on cette idée de règles compatible avec le chapitre « pour le SOCLE » que propose chacun de nos écrits. C'est plutôt le sous-titre qui a attiré notre attention : an antidote to chaos… car il fait écho à un des objectifs premiers du SOCLE : trouver un remède philosophique, culturel, structurel à la confusion peut-être mortelle qu'a semé dans notre civilisation cette satanée modernité (quoique Peterson parlerait sans doute plutôt de postmodernité…) ? L’auteur enfonce de prime abord quelques portes ouvertes, mais quand il le fait, c’est à sa manière unique. Et puis, comme a dit Ben Shapiro dans un moment d’humilité, nous vivons dans un monde tellement fou que des gens comme lui et Peterson peuvent devenir des stars en énonçant des évidences, en faisant simplement usage de bon sens. Certainement pas une façon de dire qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois : Peterson est un faucon.

 

Tiens-toi droit, les épaules en arrière

 

Il y a quelques années, bien que cela ne soit pas du tout son domaine d’études, l’homme a été conduit à explorer le domaine de la psychologie animale, telle qu’enseignée par des neuroscientifiques comme Jaak Panksepp, qui a révélé par exemple qu’un rat rit si on le chatouille avec la pointe d’un stylo (leurs rires étant inaudibles à notre oreille car ils sont des ultrasons). Ce qu’il a fait n’était rien de moins que prouver qu’il existe un « circuit ludique » dans le cerveau des mammifères (« a play circuit », écrit-il). C’était la découverte d’un nouveau continent. En lisant ces savants, Peterson a découvert qu’un autre animal, le homard, contrôle sa flexion posturale avec de la sérotonine, un neurotransmetteur du système nerveux central. Il s’est alors dit que les gens déprimés ont souvent les épaules en avant. Y aurait-il un lien entre les deux ? Peterson a étudié plus avant le cas des homards, et a découvert que la sérotonine régit le statut, la régulation émotionnelle, et la posture de cette bestiole comme elle le fait avec les êtres humains. Par exemple, si un homard est déprimé après avoir perdu un combat, donnez-lui des antidépresseurs, et il repartira à l’assaut d’allez-savoir-quoi. Prenons une communauté de homards. Il y a le homard au top, le big boss, et le homard tout en bas de la hiérarchie, le loser, qui ne touche même pas le RSA des homards puisque ces derniers n’en ont de toute façon pas : celui au sommet aura un haut taux de sérotonine, celui au plus bas niveau aura un taux très bas. De fait, on peut contrôler l’efficacité sociale et donc la place d’un homard dans sa communauté en changeant son taux de sérotonine. Les implications sont considérables puisque la façon dont nous, êtres humains, nous évaluons au sein de notre groupe détermine le degré d’émotions positives que nous ressentons… mais surtout, cela signifie que la partie de notre cerveau qui évalue le statut d’un individu (parlons de « système neurochimique ») est vieille d’au bas mot trois-cents millions d’années, ce qui signifie que la hiérarchie humaine n’est PAS une construction sociale ; elle est vieille comme le monde. Que la société inégalitaire n’est pas une invention de l’homme, et encore moins du fameux capitalisme patriarcal (ou devrions-nous plutôt écrire « blantriarcal », pour rester à la page des militants « intersectionnels »)…

 

L'espèce humaine s'est séparée du homard il y a plus de trois millions d'années, et ils pratiquaient déjà la « hiérarchie de compétences », que Peterson appelait préalablement « hiérarchie de dominance » avant qu’un ami du MIT lui explique que cette formulation est infestée de présupposés marxistes. L'évolution de notre espèce s'est fondée en partie sur cette hiérarchie. Les femelles en font un critère fondamental dans leur sélection des mâles – raison pour laquelle nous avons deux fois plus d’ancêtres femelles que mâles. Nous nous sommes séparés des chimpanzés il y a six millions d'années ; depuis, la hiérarchie de compétences est ce qui a fait progresser notre espèce. Le mâle qui a prévalu dans cette hiérarchie est celui qui a le plus laissé de trace génétique derrière lui puisqu’il était le plus apte à survivre. Et de ce fait anthropologique élémentaire, les sociétés humaines ont fini par tirer le mythe du héros. Comment ne pas développer des récits fantastiques à son sujet, pour inspirer la jeunesse et nous aider à nous orienter dans l'histoire ? C'est la plus puissante force motrice de notre espèce, celle qui a fait naître en nous le désir de civilisation. Elle permet de distinguer les valeureux de ceux qui ne le sont pas, de développer les notions de Bien et de Mal, et de définir l'homme-modèle, le plus valeureux. Le héros, une figure religieuse traversant le temps. Un discours que tout aristocrate apprécierait !

 

La première règle de 12 rules for life est une méditation sur ce sujet. Mais c’est surtout un encouragement à soigner notre présentation en ce qu’elle est intimement liée à notre état psychologique, et donc à la réussite de notre vie. La disgrâce, comme Peterson l’écrit, est un sentiment universel que l’homme veut universellement s’épargner, et un des facteurs cruciaux dans l’image que nous envoyons au monde est notre posture… la meilleure, la plus universellement indiquée, étant de se tenir droit, les épaules en arrière. Les bras grands ouverts, occupant l’espace, signe de confiance car exposant à un risque. En se redressant de cette manière, nous envoyons à l’autre une image d’homme de qualité, d’homme qui serait à sa place à un échelon supérieur de la hiérarchie ; une image de homard de qualité internationale.

 

Traite-toi comme quelqu’un que tu respectes

 

On s’éloigne du homard pour quelque chose d’aussi terre-à-terre mais sans doute un peu plus pratique. Un des maîtres à penser de Peterson est Carl Jung, le père de la psychologie analytique. Jung recommandait de traiter son voisin comme on aimerait être traité, pas dans le sens d’être gentil avec son prochain, mais d’une quête de réciprocité, en référence à la règle d’or dans la morale chrétienne (« ne fait pas aux autres ce que tu ne voudrais qu’on te fasse »). Le problème, très courant, est que bien des gens traitent les autres MIEUX qu’ils se traitent eux-mêmes, aussi étonnant que cela puisse paraître, dans un monde censément égoïste : par exemple, vous avez plus de chance de courir à la pharmacie prendre un médicament pour votre toutou malade que pour vous-même. Comment expliquer cela ? Même votre chien aimerait que vous preniez votre médicament, bien qu’il ne puisse le formuler ainsi. Alors pourquoi ? Parce que vous vous méfiez des médecins ? Vous pourriez tout autant vous méfier des vétérinaires…

 

Pourquoi les gens ne s’aiment pas autant qu’on le croit ? D’abord, parce nous sommes fragiles, imparfaits sous bien des aspects, triste condition qui ne s’arrange pas avec les années, et que c’est un fardeau pour des êtres aussi conscients d’eux-mêmes. Une fois essuyé le verni dont se farde notre personne sociale (on pense au « honne et tatemae » de la culture du paraître japonaise), une fois face à nous-mêmes, plus ou moins conscients de la VÉRITÉ de notre âme nue, nous nous demandons alors si nous MÉRITONS d’être bien traités. Pour Peterson, la première chose à faire est de bien comprendre que nous ne sommes pas seuls à ressentir cela, que c’est un phénomène universel ; ensuite, qu’il y a une réponse à ce malaise, elle aussi universelle : comprendre sa responsabilité envers le monde des hommes, et en déduire qu’en se méprisant, on le tire vers le bas. Si personne ne s’aime, personne n’estime apporter quoi que ce soit au monde, et dans ce cas, le monde n’est plus éclairé par la myriade de lumières individuelles qui ont fait la civilisation – une inversion de la règle d’or, si vous voulez. Pas une affaire de position hiérarchique, donc. Une question de responsabilité. Positive.

 

Cherche tes amis du côté de ceux qui te souhaitent le meilleur

 

On pourrait voir dans cette règle une lapalissade. Quelqu’un qui ne te souhaite pas le meilleur n’est pas un ami, point. Peterson nuance le propos à la mesure de notre complexité psychologique : si c’était une lapalissade, les faux-frères ne prolifèreraient pas sur cette Terre.

 

Dans la vie, on a des vieux amis qui réussissent leur vie, et d’autres dont la leur est un crash perpétuel. Parmi ces derniers, il y a les belles âmes de simples perdants – excusez la caricature, et ceux qui en tireront un ressentiment tel qu’il les poussera à de vrais actes de malveillance. Ils vous proposeront une cigarette s’ils constatent que vous parvenez à arrêter – contrairement à eux. Ils vous tiendront à distance d’une fille qu’eux n’ont pas réussi à séduire. Ils feindront de se féliciter de votre réussite. Ce n’est pas un hasard si l’envie est un péché capital : nos ancêtres constataient déjà qu’elle faisait dérailler un certain nombre de leurs contemporains. Ces « amis », donc, se comportent de façon naturellement malveillante ; chez eux, l’amitié est un terme au sens des plus troubles. Pour cause : quelque chose en eux est cassé. Si vous êtes heureux, si tout ou presque vous sourit, ils essaieront plus ou moins consciemment de saboter votre succès dans un seul but : celui de les conforter dans l’idée que ce monde est pourri, qu’il ne vaut pas la peine qu’on se batte pour lui, et qu’ils ont raison de le haïr. Vous serez leur cobaye, dont les déboires DEVRONT mener à la conclusion qu’ils recherchent.

 

Affrontons donc cette réalité avec un réalisme dénué de cynisme : toute votre vie, vous devrez veiller à composer votre entourage de gens qui se réjouiront VRAIMENT de votre succès et vous aideront SPONTANÉMENT en cas d’échec. De gens qui, lorsqu’ils vous demanderont comment vous allez, ne rempliront pas une simple formalité. La maigre contrepartie positive aux tragédies de votre vie, comme le décès d’un parent, sera de vous aider à distinguer les « bons » des « mauvais ».

 

Par ailleurs, il se peut même que rompre votre relation avec les « mauvais » ne sera pas seulement bénéfique à vous, mais aussi à eux… en étant un peu optimiste.

 

Compare-toi à celui que tu étais hier

 

En tant que psychologue clinicien, Peterson a passé vingt heures par semaine, pendant vingt-cinq ans, à écouter des gens parler de leurs problèmes. Son panel de patients a toujours été des plus larges, de pauvres hères sérieusement mal barrés, reliés au monde des vivants par un fil ténu qui menace de casser à tout instant, à des monstres de réussite professionnelle que l’on croirait immunisés à vie contre la dépression. Il compare cette expérience à un interminable roman de Dostoïevski tant ces gens forment une mosaïque fascinante…

 

Il y a fort longtemps, un patient suicidaire lui a appris le Principe de Pareto : environ 80% des effets sont le produit de 20% des causes. Par exemple, 20% des employés d’une entreprise seront responsables de 80% du boulot effectif. Dans tout groupe, la majorité des gens va être « moyenne », et la minorité, « extrême ». Nos caractéristiques sont toutes distribuées de cette façon, de l’intelligence à la taille. L’auteur surenchérit. Dans un secteur d’activités donné, la moitié du travail effectif est effectuée par la racine carrée du nombre d’employés. Prenez-en dix mille ? Cela en fait cent. C’est une règle aussi vicieuse qu’universelle, qui explique notamment la distribution de la richesse, et le fait qu’une infime minorité de gens détiennent la majorité de la richesse (un dixième du pourcent de la population mondiale). C’est à mettre en corrélation avec ce qu’on appelle « l’effet Matthieu », provenant de ce passage de la Bible qui dit : « car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a » : plus on a, plus on obtient, moins on a, moins l’univers semble se soucier de notre sort. Ce n’est pas linéaire, c’est exponentiel. L’injustice est donc à la racine du monde. Peterson ne suggère évidemment pas de ne rien faire à ce sujet… mais comment savoir QUOI faire, tant que nous ne savons pas quelle quantité d’inégalités est nécessaire à la production de richesse ? La gauche appelle à leur suppression, quelle qu’en soit le prix humain ; la droite ne voit pas l’égalité comme une solution ; dans tous les cas, il y aura toujours des gens plus fortunés, dans tous les sens, que d’autres. Peterson raconte qu’il y a un certain temps, un de ses amis se plaignait de son insuccès relatif, qu’il comparait à celui de son coloc de l’époque… un certain Elon Musk. Assurément, l’homme ne peut pas NE PAS se comparer aux gens qui réussissent, dans le sens où il doit tendre constamment vers l’amélioration – du moins l’homme moderne, mais ce n’est pas une raison pour s’y prendre n’importe comment.

 

Carl Jung pensait que le livre des Révélations était un pendant aux enseignements du Christ, dont il trouvait le « gospel » (terme employé par l’auteur !) trop… miséricordieux. Le Christ est un idéal, or un idéal est toujours un juge inatteignable car on n’en est jamais à la hauteur. Avoir besoin de quelque chose, un besoin vital, tout en se sachant condamné à ne jamais en être à la hauteur… comment vivre une pareille vie, frappée de ce constat d’échec perpétuel ? Pour Peterson, la solution est de diviser cet idéal en échelons. Car tout ce dont l’homme a besoin, c’est de sentir qu’il évolue en bien, d’où l’effet encourageant des récompenses et des notes, ce qu’il appelle l’amélioration incrémentale, c’est-à-dire progressive, selon lui d’un pouvoir irrésistible. On en vient donc à la leçon. Une fois atteint la trentaine, on ne peut plus vraiment se comparer à ses pairs, car la vie a bien trop compliqué la situation : la rock-star qu’on enviait dix ans plus tôt a désormais un problème d’addiction à la cocaïne et deux divorces qui vident son compte en banque. Se comparer à quelqu’un qu’on ne connait pas n’a aucun sens. On ne peut se comparer qu’à une personne, au fond : celle que l’on était, hier. La formulation de l’enjeu est donc la suivante : que faire pour que demain, l’homme que je suis aujourd’hui soit davantage immunisé contre toutes les sortes de saloperies du monde, peut-être plus encore du monde moderne, du ressentiment nietzschéen à l’égoïsme crasse, en passant par le cynisme ambiant et l’impasse du matérialisme athée ? Sans but, l’homme est sans objet, mort sur ordonnance des dieux. L’auteur rappelle une citation de Nietzsche, justement : « Celui qui a un pourquoi peut vivre avec n’importe quel comment ». Le « pourquoi » est la quête ultime. Le Graal. Ce qui nous tire automatiquement du ruisseau dans lequel croupissent les homards perdants pour nous réconcilier avec nous-mêmes.

 

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Aime tes enfants… en faisant en sorte qu’ils le méritent

 

Il ne sera pas une surprise d’apprendre que ce chapitre a valu à Peterson un certain nombre de lettres d’insultes de la part de parents bouffis de vertus. « COMMENT osez-vous suggérez que je ressente AUTRE CHOSE que de l’AMOUR pour mon enfant ?! ». Le ressentiment à l’égard de sa progéniture est un tabou fondamental. Tellement fondamental que le cinéma le traite rarement, alors que cet art est du genre à fouiner (on pense notamment à Joshua, 2007). Le plus « amusant », souligne l’auteur, est que les parents les plus prompts à jurer qu’ils n’ont qu’amour et tendresse pour leur progéniture produisent généralement des monstres.

 

Ce chapitre est garni de principes. Le premier : limiter les règles. Le deuxième : utiliser le minimum de force nécessaire. Le troisième : les parents devraient n’exister que par pair. Le quatrième : les parents doivent être conscients de leur capacité à être durs, revanchards, arrogants, rancuniers, irascibles et déloyaux. Enfin, le cinquième : les parents ont le devoir d’incarner auprès de leurs enfants des « mandataires » (« proxies ») du monde extérieur, pour les y préparer ; des « mandataires » aimants et bienveillants, mais fidèles à la dure réalité qui les attend.

 

Carl Jung, encore lui, a mis au point le fascinant concept de l’ombre. Pour Jung, l’ombre, à la racine de la psyché humaine, mène in fine à l’enfer (vous savez, qui n’existe pas, selon notre pape bien-aimé…), sous toutes ses formes, à commencer par celui qui est proche de nous : notre part obscure, notre sombre passager, trêve de synonymes. Selon lui, si l’homme, dans sa plus brillante lucidité, sait trouver cette part d’ombre qu’il a en lui, et la regarder en face, il y verra une réflexion du mécanisme qui a conduit aux pires chapitres de l’histoire humaine, jusqu’aux fameux Auschwitz. Et c’est pour ça que les gens sont généralement effrayés par le sujet. Au passage, c’est sur la base de cette réflexion que Peterson a élaboré une de ses citations les plus répétées sur le web : si un homme est inoffensif, il ne peut être vertueux. Il est comme un mulot. On ne peut savoir si un mulot est vertueux, puisqu’il ne sait faire autre chose que grignoter de l’herbe et être mangé à son tour. Non, ce qui mène à la grâce, c’est lorsqu’on se sait capable d’être un monstre, mais que l’on décide d’agir vertueusement. Pour Jung, la confrontation à notre part d’ombre est un obstacle infranchissable aux Lumières. Allez à la poursuite de ce qui fait pour vous le plus sens au monde, et vous trouverez inévitablement sur votre route votre pire ennemi, tel le dragon des anciens mythes, à commencer par les mythes indoeuropéens, celui qui détient le trésor.

 

Donc, les enfants ! Tout brillant qu’il est, ce n’est pas avant d’avoir les siens propres que Peterson a vraiment compris le message de Jung. Saisi le pouvoir du Mal. Celui de l’être mauvais. C’est dans la cellule familiale que cela se manifeste le plus facilement, avec une mère protectrice à l’excès d’un côté, et un père tyrannique de l’autre, l’inverse étant rare, mais possible. Il prend le contrepied de l’idée de punition, pour lui fondamentale. Si l’on aime quelqu’un, a fortiori un enfant, et que l’on souhaite l’aimer pour toujours, on doit lui faire ressentir cet amour à chaque fois qu’il fait quelque chose de beau et de bon à nos yeux. Quand il a eu son premier enfant, il se doutait déjà « monstre décent » qu’il était, il avait une vague idée de sa part d’ombre, et à présent qu’il ressentait tout ceci jusque dans sa chair, il s’est assuré d’être à l’abri de tout risque. Il est impératif de s’en assurer, avec des êtres fragiles que l’on côtoie du matin au soir. Il se souvient de cette atroce histoire d’une jeune mère qui avait plongé les bras de son bébé dans de l’eau bouillante. Était-elle le Mal incarné ? Non. Avait-elle pris du plaisir à le faire ? Deux fois non. Elle ne se souvenait même pas l’avoir fait. Quelle était son erreur ? S’être surestimée.

 

Peterson a donc fait en sorte que ses enfants comprennent qu’il les aimait, et qu’il était un homme bon, mais aussi que quand il fallait le lâcher, il fallait le lâcher. Pas pleurnicher, pas faire de caprice, parce qu’ils verraient alors en lui quelque chose de pas vraiment réconfortant. Et ça a payé. Et ça vaut le coup. Les plus gros durs deviennent gagas en présence des enfants. Ces derniers font ressortir le meilleur de nous-mêmes. En lisant entre les lignes, on peut conclure que pour Peterson, échouer à les élever, c’est échouer à être.

 

Range ta chambre avant d’essayer de changer le monde

 

Durant ses trente ans de carrière, Peterson a ainsi beaucoup lu sur le mal, ses lectures allant des mécanismes du totalitarisme aux études de tueurs en série, notamment le cas de Carl Panzram, qui semble le fasciner particulièrement. Il nous rappelle le « bon » souvenir des adolescents de la tuerie de Columbine. De quoi qualifie-t-il Eric Harris et Dylan Klebold ? De juges. Des juges de gens, à l’aune de leur ressentiment. Être à l’écoute de son ressentiment est un conseil du chapitre qui cadre plutôt bien avec la leçon du chapitre précédent. Peterson mentionne un passage du livre Cocktail, de T.S. Elliott : une jeune femme dit à son psychologue : « Je vais mal, ma vie est sens dessus dessous, j’échoue dans tout ce que j’entreprends… j’espère que quelque chose ne tourne pas rond chez moi ». Et quand le psy lui demande « pourquoi ? », elle lui répond que si ce n’est pas ELLE qui a un problème, alors c’est le MONDE qui a un problème… et là, elle ne pourrait rien y faire. Et cette impasse est la chose la plus terrifiante qui soit. C’est fort, parce que ça dissuade de blâmer le monde.

 

L’auteur insiste sur le fait que l’on a toutes les raisons du monde de se plaindre de notre existence. Il qualifie la vie de maladie mortelle – plutôt sombre, pour un livre de développement personnel, non ? MAIS… : à ceux qui jugent le monde pourri et la vie vaine, il recommande de se poser une question, avant de donner du crédit à ce jugement : ont-ils seulement essayé d’y faire quelque chose ? Et l’on parle de bien d’essayer. Essayer de rendre ce monde moins pourri, et cette vie moins vaine. Parce que sinon, cela n’a aucun sens. Un des modèles de vie de Peterson est Alexandre Soljenitsyne, dont il aime citer cette phrase : « un homme qui cesse de mentir peut mettre fin à une tyrannie ». Mentir… ou se mentir. Il voit dans L’Archipel du goulag un des livres majeurs du XXème siècle. Après avoir souffert dans l’enfer de la Seconde guerre mondiale, Soljenitsyne s’est retrouvé pris au piège d’un AUTRE enfer, celui du goulag – pour une raison parfaitement ridicule, comme souvent dans toute société totalitaire, où il est resté huit ans, de l’âge de vingt-sept ans à l’âge de trente-cinq ans. Face à cette « chienne de vie », l’homme aurait pu se dire : effectivement, je confirme, monde pourri. Hitler et Staline comme excuses, ce n’est pas mal, non ? Sauf qu’il n’a pas cédé à la lamentation. Il a réfléchi à son passé, et s’est demandé quelles étaient les actions qui l’avaient mené là où il se trouvait. En d’autres termes… quelles étaient ses erreurs. En étant une victime qui fait acte de repentance, Soljenitsine a contribué à l’effondrement du système : face à cette aberration, l’URSS a fait ce qu’on appelle en langage Internet une erreur 404. La leçon : au cas où l’on se sentirait en proie au ressentiment, que l’on se donne une semaine, ou même UN jour, sans faire les choses dont on sait qu’elles nous sont mauvaises. Ça a l’air bête, comme ça, mais Peterson a déjà reçu des milliers de lettres de gens lui disant : « M. Peterson, j’ai suivi votre conseil, ça marche ! »…

 

Quand la vie prend une mauvaise tournure, commencer par soi-même est donc la recommandation expresse de l’auteur. Range ta chambre. Énoncé sur un ton de parent irrité. Le paysage politique des sociétés occidentales est saturé de petits cons qui veulent ordonner le monde, influencés par leurs professeurs marxistes qui les enjoignent à rectifier les problèmes de systèmes aussi complexes que les nôtres, alors qu’ils ne sont même pas foutus d’ordonner leurs propres petites vies. Un peu comme des tocards qui essaieraient de réparer un navire de croisière alors qu’ils n’ont aucune compétence technique. « Range ta chambre » devient donc une injonction… conservatrice. Avant de se croire citoyen du monde, commençons par notre chambre, seul recoin de ce vaste monde dont nous avons réellement le contrôle. Une injonction pas particulièrement amusante, encore une fois, qui plaira davantage à un officier d’armée qu’au petit jouisseur hédoniste. Mais les jeunes qui écoutent Peterson ne se satisfont pas de l’existence que leur vend le « système », une existence où le pathos a remplacé le sens. Leur interprétation de son message, c’est : « get your shit together »… et à les entendre en parler, ils avaient besoin de l’entendre.

 

Recherche ce qui a du sens plutôt que de l’utilité

 

Du sens, avant tout, oui. Peterson commence ce chapitre par les mots suivants : « Life is suffering. That’s clear ». Vous l’avez sans doute compris : « JBP » n’est pas l’être le plus joyeux-joyeux au monde. Souvent vêtu d’une paire de jeans et de boots saillantes sous la veste règlementaire, le visage émacié, le regard dur, et d’une taille à intimider les chouineuses professionnelles de l’égalité de nature, le gaillard de la petite ville de Fairview, nord du comté rural d’Alberta, a plus l’air d’un pistolero de western que d’un rat de bibliothèque. Si vous attendez de lui qu’il vous remonte le moral, cela arrivera tôt ou tard, mais avant ça, il faudra vous accrocher. Mais c’est tant mieux. D’abord parce qu’il compense cette gravité par un enthousiasme de gamin qui vient de comprendre quelque chose de fondamental et veut le partager avec tout le monde ; ensuite parce que c’est mieux comme ça. Car la dureté de la vie est, grosso-modo, ce que Dieu a fait comprendre à Adam et Ève avant de les expulser du Paradis terrestre. Il n’y a pas de vérité plus claire que celle-ci.

 

Mais que faire, en partant de là ? La réponse la plus facile, la plus évidente peut-être, et qui sait, la plus rationnelle, est la quête du plaisir. Suivre ses impulsions, assouvir ses pulsions, vivre pour l’instant, mentir, tromper, voler, manipuler, sans se faire attraper, pour préserver la seule chose qui compte : soi-même. Dans un monde dénué de sens, que cela changera-t-il, de toute façon ? C’est une idée vieille comme le monde. Ou bien… cette idée n’est pas seulement vieille, mais également idiote, et l’on se trompe en ne trouvant aucun sens au monde. Non pas que le sens soit une chose aisée à trouver. L’homme est un être plus souvent largué qu’à quai. À sa gauche, il y a ce qu’il ignore, c’est-à-dire le chaos ; à sa droite, il y a ce qu’il sait de réconfortant, qu’on assimilera à l’ordre, et qui peut faire de sacrés dégâts. Le chaos et l’ordre est une image récurrente chez Peterson, qui l’a appris en s’initiant au taoïsme. Avec un sacré dilemme à la clef. S’il ne peut aller à gauche, car il finira perdu, l’homme ne gagnera pas bien plus à aller à droite, car il n’aura plus rien à découvrir, ni à apprendre. Au risque d’être pontifiant et de rappeler un film des Monty Python, le sens, le sens de la vie, se trouve précisément entre les deux. Et s’il est rare à déceler, quand on croise sa route, on l’identifie dans l’instant. Notre vie s’éclaire d’un coup, les astres s’alignent. Le sens est l’ennemi de la tragédie et de la malveillance. Cela nous rappelle la citation que Nietzsche de toute à l’heure, sur le « pourquoi »…

 

Un des objets de la contemplation religieuse est d’apprendre à être au bon endroit, au bon moment, TOUT LE TEMPS ; de faire sens en toute circonstance. C’est évidemment impossible, car l’homme n’est pas parfait, mais y aspirer est une des plus belles choses qui soit. Et au bout du chemin, on ne peut qu’en sortir amélioré. On passe un peu moins à côté de ces moments où tout fait sens, comme lorsqu’on se trouve à un concert de rock et qu’absolument TOUT se met à fonctionner, nous faisant vivre un instant de communion parfaite qui nous donne brièvement l’impression de faire un avec l’univers.

 

Le message de Peterson est d’une simplicité vertigineuse, qu’il ne cesse par ailleurs de rappeler lors de ses conférences : « keep practicing ».

 

Et il ne s’adresse pas qu’aux hommes, mais aussi aux civilisations : sans « pourquoi », s’il ne leur reste plus que des considérations d’utilité, ces dernières sont vouées à l’extinction. Il sait parler des traditions. Pour lui, une fois que ces dernières se perdent, nous sommes nous-mêmes perdus. Il faut se garder de l'enfer du chaos absolu, auquel peuvent mener les libéraux, et de l'enfer de l'ordre absolu, auquel peuvent mener les conservateurs. Face à cette tâche, les traditions millénaires façonnées par nos ancêtres, des hommes qui avaient compris l’essentiel du monde sans Wikipédia, nous aideront à tenir bon la barre. Le but de l'existence est de se tenir entre l'ordre et le chaos, et nous devons maintenir ces traditions, qui sont mortes par essence, conçues par des défunts, sans négliger notre conscience, qui nous permet de maintenir vivante notre culture.

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Dis la vérité, et sois précis dans ton discours

 

Dire la vérité, c’est aider à la concrétisation du Paradis, et mentir, à celle de l’Enfer. Peterson, qui donne parfois des contours mystiques à ses observations pratiques, insiste sur la responsabilité qu’ont chaque homme et chaque femme de dire la vérité. De commettre cet acte élémentaire de respect du monde. Car s’il est des choses qui échappent à notre contrôle, qui sont au-dessus de nos forces de misérables mortels, dire la vérité nous sera toujours accessible. C’est un fardeau, car c’est un choix, mais fuir cette responsabilité pour lui préférer le mensonge, comme le font les postmodernistes, pour qui la vérité-même est relative, c’est céder aux certitudes totalitaires de la vénération de fausses idoles. Peterson ne nie pas que la tentation est grande : tout relativiser a un prix, celui d’une forte dose de nihilisme, et le nihilisme peut avoir quelque chose d’exaltant. Mais se dédouaner de toutes les responsabilités du monde ne paie qu’un temps. La leçon officielle de la Shoah est le fameux « plus jamais ça ». Mais comment s’en assurer, si l’on ne comprend pas les mécanismes de cette tragédie ? Si l’on n’accepte pas la vérité, qui est que nous ne sommes simplement pas assez fondamentalement bons pour nous assurer VRAIMENT que cela ne se produira VRAIMENT plus, rien ne mènera à rien. Aller vers la vérité est la seule direction qu’indique le bon sens. C’est la seule chance de l’harmonie.

 

Pour parler le langage de la vérité, il faut déjà commencer par soi-même, et par ses proches. Pour Peterson, se mentir à soi-même est la promesse d’une tragédie, et mentir à ses proches, donc à ceux qu’on aime le plus, d’une idiotie sans nom. Pourquoi leur mentir ? Pour les protéger, comme on l’entend souvent ? Bien que nous ne partagions pas entièrement l’opinion de l’auteur en cela qu’un pieux mensonge peut avoir du bon, la règle générale indique, effectivement, que rien de bon ne ressort du déni de réalité. Peterson a beaucoup médité sur le sermon sur la montagne. Pour lui, il signifie : définissez ce qui est pour vous le bien ultime, et considérez qu’il fonctionnera pour votre famille, puis pour tous vos proches, puis pour votre peuple entier, puis pour le monde. Même si c’est irréalisable. Peu importe. Et faites tout cela en disant la vérité. C’est l’appel de la civilisation occidentale, par essence phallogocentrique, pour reprendre le mot-valise de l’instable Derrida associant « phallocentrisme » et « logocentrisme » : l’apaisement des souffrances de l’homme par la pratique de la vérité. C’est la transcendance par le logos, la manifestation de la vérité dans le discours, qui transforme le chaos en ordre.

 

Ce passage sur la vérité parlera à bien des conservateurs qui ont eu le plaisir de « parler politique » avec des gens de gauche : ces derniers ont tendance à opposer un désaccord moral à des faits concrets, et tendance aussi à croire que cela fera l’affaire – « tu ne peux pas dire ça », « on est en 2018 », « ça fait le jeu du FN », etc. La réalité, trop rarement rappelée aux gens, est que le mieux intentionné des vœux pieux sera toujours plus dangereux qu’une vérité déprimante. Ce n’est pas un hasard si Ben Shapiro, rédacteur en chef du Daily Wire et flingueur verbal de Social Justice Warriors, fait malheur sur le web avec sa phrase « Facts don’t care about your feelings » : non, la réalité n’a rien à foutre de vos sentiments. Dans un chapitre précédent, Peterson aborde la question de l’humilité dans la discussion : veut-on avoir raison, ou bien veut-on être (le plus possible) dans le vrai ? Le Westerner moderne, nombril de son propre monde qu’il confond avec le réel dans une sidérante manifestation de paresse intellectuelle, opte encore trop souvent pour la première voie. Il faut dire que débattre avec quelqu'un qui n'est pas d'accord avec soi ne fait pas partie de l'ethos du postmoderne.

 

Une règle, pour l’auteur, est que l’homme doit négliger parfaitement le prix de la vérité. Parce que tout a un prix, l’homme paiera toujours celui de ses actes ET celui de ses manquements, et rares sont ceux qui le vaudront autant que celui de la vérité. Il évoque ses pairs universitaires conservateurs qui n’osent manifester leurs opinions parce qu’ils craignent pour leur carrière (alors qu’ils sont l’espèce la plus protégée…) et se disent, toute leur vie, qu’« un jour », ils le feront. Quand ce ne sera pas trop « imprudent ». Que répondre à cela ? Que parler ne sera JAMAIS prudent… mais que ne PAS parler peut l’être encore moins. Et au bout de vingt ans à ce régime moral sec, ces éminents membres de la société ne sont, au fond d’eux-mêmes, que des limaces insignifiantes. Dans leur tête, des homards de caniveau. Croyons donc Peterson quand il dit que le prix de la vérité, nous VOULONS le payer.

 

Dans la Genèse, Dieu fait le monde en parlant, par le verbe. Il y a un lien entre la communication et la structure de l’être. L’auteur a posé que le chaos ne peut devenir ordre sans la vérité ; il en est de même avec le langage. Il s’arrête sur le non-dit. Ce qui ne se dit pas est plus dangereux que ce qui se dit : au cinéma, il n’y a qu’à voir le méchant de Harry Potter et la sorcière absente du Projet Blair Witch. Car l’imagination, ce pouvoir à double-tranchant, est capable de nous bricoler un enfer encore plus effrayant que celui qui pourrait exister. Les récits de navires disparus dans l’Arctique avec leurs cent-trente marins à bord effraieront toujours plus que ceux de navires coulés dans une bataille, cette dernière fusse-t-elle une épouvantable boucherie.

 

Un des dangers fondamentaux que présente la gauche, c’est son penchant pour les tabous, qui lui interdisent de nommer certaines choses, comme la barbarie islamique. Même quand elle accepte d’en parler, c’est pour se planter intégralement, puisqu’elle évite tout ce qui fait mal. Il lui arrive même, ce faisant, de basculer dans un racisme inconscient à force de contorsions moralement correctes : la meilleure façon de diaboliser un groupe de gens, c’est en s’interdisant le moindre commentaire à leur sujet. Parce qu’on ne sait rien d’eux. Et donc, tout est possible, jusqu’au pire. Y a-t-il mot plus fort, dans une critique, qu’« innommable » ? Ce que tu as fait est innommable : il y a de sérieuses chances que tu finisses dans cet enfer qui pourrait exister.

 

C’est pourquoi Peterson est un intraitable avocat de la liberté de parole. L’autocensure est un attentat contre l’intellect et la raison, mais aussi contre l’être dans son entièreté. Parce qu’en refusant de nommer, de mettre le doigt sur, en niant la réalité, en plaçant la vérité au second plan, on se dissocie du processus de création, et du monde. La liberté de parole, c’est la consécration du logos, écrit-il. Dieu à l’aube du temps, qui rend les choses bonnes. Également avocat de la civilisation occidentale, donc en bonne partie chrétienne, Peterson ne suggère cependant pas qu’elle est la seule à tenir ce propos, rappelant que les Taoïstes en tiennent un semblable.

 

Laisse tes enfants jouer au skateboard

 

Ce chapitre est une méditation sur la différence entre la faiblesse et la bonté et sur la masculinité. Non loin de l’université de Toronto se trouve une zone affectionnée par les amateurs de skateboard (curieusement, elle se trouve sur St George street, Saint-Georges, le chevalier chrétien terrassant le démon…). Ces derniers y furent très nombreux pendant un moment, jusqu’à ce que la ville prenne des mesures de sécurité qui ont un peu cassé l’ambiance. Peterson n’y avait pas vu un quelconque « progrès », à l’époque, car il aimait regarder ces jeunes têtes brûlées tournoyer dans le sens de leurs hormones quitte à se briser un tibia sur le macadam. Parce que c’était leur façon d’affronter la bête. Il reconnaissait volontiers que la bêtise joue un rôle indéniable dans de tels comportements, mais n’avait pas oublié que la frontière entre stupidité et courage est plus floue qu’on ne le croit. Car il y voyait du courage. La plupart de ces gamins étaient suffisamment intelligents pour, au moins, comprendre les risques qu’ils prenaient. Et si Peterson ne décrit pas leur monde comme parfait, il le trouve infiniment plus sain, et plus balancé, que la société canadienne actuelle, hygiéniste et paranoïaque, où tout le monde a peur de tout, où la moindre chouinerie d’un connard de parent-nounou conduit à la fermeture d’une aire de jeu entière. Celle de la diabolisation de la « masculinité toxique », cette expression qu’on entend de plus en plus souvent en Amérique du nord, sans que les féministes n’y voient un quelconque sexisme.

 

Une maladie de notre société, qui touche les deux sexes en ce qu’elle a trait à la vision que l’on a des hommes ET des femmes dotées de traits masculins, est d’associer la force masculine à la tyrannie : si tu es puissant, tu es forcément mauvais (ceci signifiant que le faible est forcément… bon ?). Cette vision dangereusement manichéenne, qui emprunte au marxisme la division du monde en oppresseurs d’un côté et opprimés de l’autre, n’est pas sans lien avec l’obsession gauchiste du patriarcat, un des signes caractéristiques de la civilisation occidentale, par ailleurs blanche (d’où le nouveau mot-valise « blantriarcat » qui vient de sortir chez nos inénarrables intersectionnels français…), chrétienne, et tyrannique. Pour les névrosés pathologiques qui adhèrent à cette vision, les hommes situés au sommet de la hiérarchie ne peuvent y avoir accédé qu’en faisant un usage MALVEILLANT de leur force.

 

Nous en profitons pour recommander à nos lecteurs le film Zootopia, production Disney de 2016 qui, sous ses dehors de divertissement inoffensif mettant en scène de désopilants animaux numériques, proposait un discours sur l’impraticabilité d’une société multiculturelle et « minoritiste » (via le problème que pose la coexistence entre fauves et brouteurs d’herbe dès qu’une série de meurtres rompt l’équilibre précaire sur lequel reposait cette… utopie) ; discours dont les nuances ont sans doute échappé à beaucoup de monde. Dont ses scénaristes ?

 

Parenthèse pop-culturelle fermée. Peterson avance qu’associer primairement la civilisation occidentale à un patriarcat tyrannique est une aberration historique. L’attaque contre le « positif masculin » étant une continuation de la « mort de Dieu » nietzschéenne puisque Dieu était une figure masculine, pour l’auteur, seuls des êtres dotés d’une pulsion de mort sont capables de s’y livrer. C’est pourquoi il est tant apprécié par les jeunes hommes, à qui il dit que cette façon qu’ils ont de se laisser traîner dans la boue creuse dans notre monde un trou béant grand comme la somme de leurs âmes. Parce qu’il croit que le monde a besoin de TOUTES les lumières possibles.

 

Sois sympa avec les animaux

 

Traduite littéralement, cette règle donne : « caresse un chat quand tu en croises un dans la rue ». Mais ça marche aussi avec les chiens.

 

Ce chapitre, qui est de toute évidence le plus personnel de tous, a beaucoup à voir avec la fille de l’auteur, qui était très souvent malade dans l’adolescence, atteinte d’un sale cas d’arthrite chronique juvénile. On dut remplacer sa hanche, puis une partie de sa cheville ; elle carburait à la morphine ; de quatre à six ans, elle vécut un enfer, et cet enfer fut aussi celui de ses parents. Pour Peterson, il n’y a pas plus grand test que la mise en péril de la vie de son enfant. La règle 12 est une méditation là-dessus, et sur ce genre de difficultés, allant jusqu’au deuil.

 

Son conseil : quand tous les éléments de l’univers semblent se liguer contre vous, quand vous vous sentez à tracas près de la dépression clinique, réduisez votre perception du temps. Ne pensez pas en termes de mois, ni même de semaine ; projetez-vous sur quelques jours, voire un seul, voire quelques heures si votre équilibre mental l’exige. Concentrez-vous sur le présent pour en prendre soin. C’est en faisant cela que sa fille s’en est miraculeusement sortie. En se concentrant sur la beauté du monde, aussi tarte que cela paraisse, du moins ce qui fait notre humanité. Peterson a pris l’exemple de Ginger, une chatte siamoise qui vivait pas loin de chez lui, sauvage mais domestiquée, allez savoir pourquoi. Dans des moments difficiles, il lui est arrivé de voir en elle une de ces étincelles dans l’océan de noirceur qu’était alors sa vie. Et caresser cet animal est devenu un geste d’humanité suffisant. Ce qui fait la différence entre la tragédie, supportable par notre espèce, et l’enfer. Si nous n’avions pas la fâcheuse manie d’aggraver des situations déjà délicates, faute de comprendre ce qui se trame dans nos propres têtes, faute d’affronter la vérité, ou le dragon, peut-être tolérerions-nous plus aisément les afflictions de nos vies, et serions-nous capables de guérir les maux de ce monde…

 

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Que vais-je écrire avec ma nouvelle plume de lumière ?

 

Dans le texte, « pen of light ». Une idée qui lui a été inspirée par le vulgaire stylo à LED qu’un ami utilisait pour prendre des notes dans une salle de conférence faiblement éclairée. Après n’y avoir vu qu’un gadget pratique, Peterson a été frappé par sa portée philosophique, l’écriture représentant la civilisation, et la pénombre l’obscurantisme qui nous menace à tout instant. Il cite un passage de la Bible qui l’a inspiré : « Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe. » Puis il souligne l’océan de prières sans réponse qu’est le monde des hommes. A-t-on affaire au plus vieux cas de publicité mensongère de l’histoire ? Pas selon lui : si Dieu ne répond pas, peut-être est-ce parce que les gens formulent mal leurs prières. Peut-être est-il déraisonnable d’attendre de lui qu’il plie les lois de la physique pour exaucer des souhaits. Peut-être répondrait-il si l’on se contentait de demander les OUTILS qui nous sont nécessaires pour travailler à exaucer nous-mêmes nos prières. On revient à la notion de responsabilité qui traverse toute sa pensée. Avec son stylo, il s’est donc demandé quoi écrire. Il ne fallait pas prendre ça à la légère. Alors, il a écrit : « Que devrais-je faire demain ? ». Et la réponse lui est venue : « Du mieux que tu peux, en le minimum de temps possible. » Puis lui vint une deuxième question : « que devrais-je faire l’année prochaine ? ». Réponse : œuvrer encore davantage au bien que l’année précédente ». Son ami du MIT qui venait de lui offrir le stylo a lu ce qu’il avait écrit, et dit que c’était bon. Alors il écrivit une troisième question : « Que devrais-je faire de ma vie ? ». Réponse : viser le Paradis, tout en me concentrant sur la réalité du présent. Parce qu’il faut savoir où l’on se trouve pour pouvoir définir la direction à prendre. « Que devrais-je faire avec ma femme ? La traiter comme si elle était la sainte Mère de Dieu, pour qu’elle puisse donner naissance au Sauveur. Que devrais-je faire avec ma fille ? Me tenir derrière elle, l’écouter, la soutenir, et lui faire comprendre que si jamais elle veut devenir à son tour mère, ce sera parfaitement normal. Que devrais-je faire avec mes parents ? Me comporter de sorte à ce que mes actions légitimisent les souffrances qu’ils ont subies. Que devrais-je faire avec mon fils ? L’encourager à être un vrai Fils de Dieu. » Tout cela est à prendre au sens métaphorique et psychologique, naturellement. Honorer son épouse comme si elle était la Mère de Dieu a comme effet de valoriser le rôle sacré de la mère dans une société – car toute société qui l’oublie dépérit. Encourager sa fille sur cette voie l’aide à embrasser sa féminité – tout le contraire de ce qu’affirment les féministes. Quand il parle des « souffrances » de ses parents, il pense aux sacrifices qu’ont dû faire nos ancêtres pour nous permettre de vivre en paix, dans ce monde ; en somme, il encourage à la gratitude. En attendant de son fils qu’il soit un « vrai Fils de Dieu », il a en tête un homme dont l’objectif premier est de faire ce qui est juste, et qui peut compter sur son Père pour l’épauler – dans la logique de savante abnégation qui est la sienne. Que doit-il faire dans ce monde ? Se conduire en partant du principe qu’être a plus de valeur que ne pas être, pour que son âme ne soit pas corrompue par la tragédie de l’existence. Que doit-il faire en tant que citoyen d’une nation en crise ? Aider du mieux qu’il peut à recoller les morceaux. Un objectif qui tourmente Peterson dans un Canada en proie aux divisions, aux polarisations, et aux appels au chaos déguisés en carnaval de libertés.

 

Dans sa synthèse, il écrit qu’il n’y a pas d’hommes éclairés, que des hommes cherchant la lumière ; et que si jamais un homme prétendument éclairé venait à se placer à notre tête, nous devrions le combattre, pour à terme le remplacer par un « seeker of enlightenment », que nous pourrions traduire un peu romantiquement par « explorateur de l’illumination ». « Être un homme bon n’est pas un état, mais un processus », affirme Jordan B. Peterson, fort de sa réponse sans équivoque à l’une de ses nombreuses questions, « Que dois-je faire quand la foule m’interpelle ? » : « Garder la tête haute, et clamer haut mes vérités accidentées » (« my broken truths »).

 

Et nous, qu’écrirons-nous avec notre plume de lumière ?

 

Pour le SOCLE :

 

- Discuter. Débattre. Échanger. Toujours. Et en cas d’abattement, regarder une treizième fois l’échange entre Peterson et l'oie blonde Cathy Newman.

- Discuter, discuter, sans se censurer, car la meilleure façon de concrétiser le Mal, c’est de ne pas en parler.

- Prendre au sérieux la déshérence de ces nombreux jeunes hommes qui, en l’absence de paroles compatissantes comme celles d’un Peterson, échouent à saisir leur rôle dans un monde bouleversé par la prétendue égalité des sexes.

- Un livre de développement personnel n’est pas forcément mauvais, puisque le développement peut tout à fait passer par une reprise en main virile, droite dans ses bottes, dignitas-compatible et amoureuse de charcuterie AOC.

- Soigner sa posture physique dans une société de coqs où l’apparence compte autant que la raison.

- Ne pas attendre le décès d’un parent pour savoir distinguer les vrais des faux frères.

- S’aider avant d’attendre que le ciel s’y mette ; s’aimer… sans même l’avoir en tête.

- Embrasser l’idée hiérarchique, que son application éventuelle nous place tout en haut de l’échelle… ou tout en bas.

- Percevoir autant la part d’ombre que la part de lumière en tout être et en toute chose pour ne pas laisser ses idéaux obscurcir son jugement, et dévier de la quête de la vérité.

- Ne jamais entièrement céder ni à l’ordre, ni au chaos.

- Faire des enfants. Plus d’un. Et à deux. Dans le sens, avec un membre du sexe opposé. Ou bien l’on ne forme techniquement pas un couple, mais une paire, et ça troublera les gamins à vie.

- Mettre sa vie en ordre avant d’essayer de remettre en ordre nos sociétés à l’agonie.

- Assumer ses responsabilités.

- Si vous voyez, dans la rue, un ado en bermuda se fracturer l’avant-bras dans une mauvaise chute de skateboard, souriez à l’idée qu’ainsi sont les garçons. Si vous voyez un chat miauler dans la rue suivante, donnez-lui une tape sur la tête. Et l’ordre de l’univers est préservé.

- Lisez Soljenitsyne.

- Regardez Zootopia.

- Soyez un homard gagnant.

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