Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Entretien avec le philosophe royaliste Yves-Marie Adeline

Entretien avec le philosophe royaliste Yves-Marie Adeline, dont deux ouvrages ont déjà eu droit à une critique positive sur le présent site : Le Royalisme en questions et Philosophie de la royauté. Nous abordons dans cet entretien une grande variété de sujets, tout juste limités par ce satané temps. Si la monarchie telle que mise au point par nos ancêtres présente l'inestimable qualité de moins s'immiscer dans la vie de ses sujets que l'État des démocraties modernes les plus sermonneuses, le royalisme d'Yves-Marie Adeline a, lui, son mot à dire sur bien des choses (à l'exception du mariage du prince Harry).

Le SOCLE : Vous parlez souvent, dans le cadre d’une éventuelle restauration, d’un « roi qui règne et ne gouverne pas ». Mais ce dernier ne serait-il pas un moindre monarque qu’un roi… qui ferait les deux ? En notre époque de graves périls civilisationnels où le capital de crédibilité de la démocratie s’étiole à vue d’œil et où le principe même d’autorité est en crise, n’est-il pas logique qu’un jeune royaliste aspire à davantage qu’un « simple » roi de monarchie parlementaire ?

Yves-Marie Adeline : Le règne a une nature propre qui, dans l’histoire et selon les civilisations, ne coïncide pas toujours avec le gouvernement. Un chef d’Etat est un arbitre qui décide en dernier ressort, mais le gouvernement au quotidien est le fait de ses ministres. Il se trouve que, compte tenu des circonstances propres à son temps, Louis XIV avait décidé de se passer d’un premier ministre, mais la configuration la plus courante est celle d’un roi qui règne et son premier ministre qui gouverne. Je vous rappelle que la figure du premier ministre se retrouve essentiellement dans les monarchies, c’est la Ve République française qui, selon la volonté de De Gaulle, a souhaité mélanger monarchie et république. Cela dit, je n’ai pas de position figée : il faut adapter l’institution au contexte dans lequel nous vivons.

Vous parlez donc de la différence entre autoritas et potestas, si je vous suis bien. Pourriez-vous cependant pointer du doigt l’institution qui serait selon vous, par défaut, la moins inadaptée au contexte actuel ? La Vème république semble avoir prouvé son ineffectivité en ne survivant pas à De Gaulle, l’instabilité de la IIIème a eu les effets que nous savons…

Il aurait fallu que De Gaulle se fît succéder par un roi ; on sait qu’il y a pensé, mais qu’il a jugé, probablement avec raison, que les Français ne le suivraient pas sur cette voie. Cela dit, s’il est vrai que la Ve République s’est relâchée après lui, elle demeure tout de même ce qu’une république peut faire de mieux. Cependant, il reste qu’en république, le salut ne peut être qu’exogène, c’est d’ailleurs pour cela que le peuple aspire toujours confusément à se trouver un chef providentiel. C’est évidemment une aspiration à courte vue, mais encore une fois, le peuple sous-estime l’importance des institutions.

231194739e0e1e38440ecb0af44216aasmall.jpgExiste-t-il un monarque, dans l’Europe actuelle, dont vous trouvez l’action à la hauteur de sa fonction et de son héritage ?

Encore une fois, je vous répondrai en tenant compte du contexte. Pour ne citer qu’un exemple, choisi tout exprès parmi les plus extrêmes, Charles XVI de Suède [photo ci-contre, NDLR] est monté sur le trône de ses ancêtres dans des conditions extrêmement difficiles : s’il y avait eu un référendum à l’époque – au milieu des années 70 - il aurait été renversé. Il a dû composer, et aujourd’hui l’institution a retrouvé un éclat qu’elle avait perdu sous les attaques de l’idéologie républicaine. Dans un cas contraire, quand un roi a été renversé, comment revenir en monarchie ? Nous, Français, sommes mieux placés que quiconque pour savoir à quel point c’est difficile. Au moins, la monarchie s’est maintenue en Suède, elle demeure malgré tout. Quand les choses iront mieux, elle pourra redonner le meilleur d’elle-même.

Quelle est votre position vis-à-vis de l’Europe ? Vous avez écrit que la France ne se refera pas sans le retour des institutions nationales. Tout indique que vous êtes contre une Europe fédérale.

Nous savons désormais que le projet fédéraliste européen a été historiquement porté par des agents stipendiés par les USA – Schumann et Monnet – pour mieux ouvrir le marché européen. Mais ce n’est pas cela qui inspire mon opinion, car le diable peut porter pierre, et en tout état de cause la paix en Europe passe aujourd’hui par un resserrement des liens permanents entre nos nations. Ma réserve vient surtout de ce que je crois impossible de fonder un Etat européen, même fédéral, même confédéral, parce que la première, et je dirais même la seule condition, pour fonder un Etat, c’est d’avoir une seule politique étrangère. L’Europe en est incapable, parce que les intérêts légitimes des grandes nations qui la composent ne sont pas suffisamment convergents. Donc ce n’est pas la peine de perdre notre temps avec ces rêveries euro-fédéralistes. Que cela plaise ou non – et j’avoue que cela me déplaît souvent, parce que j’ai une tendance à l’universalisme, c’est peut-être mon côté catholique – le socle politique le plus solide, le seul qui dure, est la nation. Les empires disparaissent un jour ou l’autre, fût-ce après des siècles d’existence, les fédérations aussi, mais la nation demeure toujours.

La-presence-de-Charles-Maurras-dans-les-commemorations-officielles-2018-interroge.jpgVous critiquez la fusion opérée par Charles Maurras [photo ci-contre, NDLR] du royalisme et du nationalisme : les deux sont-ils réellement inconciliables ? Condamneriez-vous le nationalisme ?

Je le condamne comme principe politique. La nation vue comme une idole a remplacé le Roi, qui pour un royaliste est la seule incarnation possible du principe même de sa fidélité, je dirais même de sa nationalité. D’autre part cette idole empêche de nous regarder nous-mêmes : on le voit bien quand on s’exonère de notre culpabilité collective dans la décadence en désignant des boucs émissaires : les « Quatre Etats confédérés » de Maurras, aujourd’hui les Immigrés – si nous n’arrivons pas à les assimiler, c’est avant tout parce que la République qui gouverne la France nous prive de le faire et leur enseigne la haine et le mépris de notre patrie, nous n’avons à nous en  prendre qu’à nous-mêmes et au régime qui nous fait disparaître peu à peu. Mais là encore, je ne néglige pas les contextes historiques. Par exemple, dans l’Espagne de l’été 1936, il n’y a pas d’autre choix qu’entre les Nationalistes et les Républicains : la doctrine ne gouverne pas toute l’action.

Le royalisme pourrait-il vraiment agir comme « principe unificateur » dans une France dévorée par le communautarisme ? Ou bien la restauration exigerait-elle un travail préalable de « remigration », pour employer ce terme qui fâche ?

A première vue, une remigration, en tout cas une remigration forcée, paraît difficile, même si l’on a déjà observé ce phénomène après l’indépendance algérienne, quand le FLN a chassé de son pays la population des Pieds-Noirs. Comme je vous l’ai dit, je crois plutôt à l’image rayonnante et désirable qu’une France réconciliée avec elle-même offrirait à des populations issues de cultures moins enviables que la nôtre. Il est possible que ce soit trop tard : c’est le thème angoissé de mon livre La Guerre intérieure que j’ai publié l’année dernière. Mais je souhaiterais bien sûr que l’on évite de passer par cette épreuve.

Vous évoquez l’assimilation républicaine, dans une réponse précédente. Or cette dernière ne peut fonctionner qu’en cas de présence immigrée restreinte : au-delà d’un certain nombre, la notion même de norme est mise à mal, le peuple autochtone se transformant en une communauté parmi d’autres. N’est-ce pas le cas au-delà duquel il est « trop tard » ?

En effet, il y a de fortes « chances », si je puis dire, que nous ayons atteint le point de non-retour. Quand je dis que je souhaiterais que l’on échappe à l’épreuve d’une guerre intérieure, je ne promets pas que nous pourrons y échapper.

Quel regard portez-vous sur le très progressiste pape François [photo ci-dessous, NDLR] ? Les royalistes peuvent-ils seulement voir le clergé français comme un potentiel allié ?

Le clergé n’a pas vocation à s’allier aux royalistes, donc à s’opposer à un régime politique, surtout quand celui-ci lui est sourdement hostile dans son principe même ; il est au contraire obligé de composer avec lui pour sauver ce qui peut l’être. C’est d’ailleurs ce qu’il fait presque toujours. En outre, n’oublions pas que les prêtres sont, en-dehors du pouvoir surnaturel que leur confère leur sacerdoce pour dispenser six sacrements sur sept, sont au plan temporel des hommes ordinaires comme tout le monde, avec de bonnes ou de mauvaises idées politiques.

le-pape-francoisjpg.jpg

Quant au pape, conformément à la doctrine du droit divin des rois, formulée à l’époque des tentations sacerdotalistes - sous Innocent III ou d’autres - son autorité est spirituelle, pas temporelle. La responsabilité de celui qui légifère et gouverne relève d’un domaine propre, quand bien même la frontière entre le spirituel et le temporel est floue, mouvante, parfois poreuse. Il n’y a pas lieu de se focaliser sur des opinions pontificales, qui d’ailleurs n’engagent en rien le Magistère.

La doctrine que vous évoquez me semble être le prolongement de la théorie des Deux glaives : toute cité doit être régie par un représentant de Dieu sur terre. Considérant la crise de légitimité de nos gouvernants, généralement indignes du « glaive », le Clergé ne devrait-il pas plutôt pencher en faveur de la monarchie ?

Je dois vous faire deux réponses. D’abord, je n’adhère pas à la théorie des deux glaives : Luther, en effet, rend l’autorité tellement autonome que le sujet doit tout supporter de sa part, même l’injustice flagrante, laquelle devient alors une sorte de châtiment pour ses péchés, le mauvais chef se faisant, fût-ce malgré lui, l’instrument de ce châtiment. La conception religieuse luthérienne de l’homme pécheur, et la séparation d’avec le Pape, déterminent cette philosophie politique qui n’est pas la mienne. Quant au clergé, il devrait sans doute pencher vers la monarchie, mais il est composé d’hommes d’aujourd’hui, tout autant intoxiqués que leurs contemporains par le républicanisme triomphant. J’ajoute cependant, pour vous répondre un peu plus, que l’Église a toujours été très prudente avec le pouvoir civil, et même quasiment monarcho-sceptique, peut-être pour des raisons historiques. Une fois sa liberté, puis même sa primauté, reconnues par l’Empire romain, elle a été écrasée par le poids de l’empereur qui, pressé de gagner la paix civile, forçait le passage à la paix religieuse en convoquant par exemple le premier concile œcuménique en 325 [voir, ci-dessous, le concile de Nicée imaginé par Cesare Nebbia en 1560, NDLR]. En somme, c’est triste à dire, et elle-même ne s’en est certes pas réjouie, mais la chute de l’Empire d’Occident a entraîné la prise d’autonomie du clergé par rapport au pouvoir, tandis que ce lien demeurait trop serré à Constantinople. Et puis, quoi, la vocation de l’Eglise, c’est l’universalité autour de Rome, elle est donc appelée ailleurs.

Cesare_Nebbia_Concile_de_Nicée_(1560)_-_crop_(1).jpg

La modernité est indissociable du progrès technique, dont les effets sur l’homme et les sociétés humaines ne rendent pas particulièrement optimiste. Pensez-vous que ce phénomène aurait connu un tout autre cours si les monarchies européennes étaient restées au pouvoir ? La monarchie française restaurée serait-elle « bioconservatrice » ?

C’est difficile de répondre à cela, car s’il existe bien au plan politique des « structures de péché », comme disait saint Jean-Paul II, il serait naïf de croire que la monarchie, sous prétexte qu’elle est un système meilleur, serait d’emblée exempte de tout péché. Le progrès est comme la langue d’Esope, c’est la meilleure et la pire des choses. La bombe atomique fait peur ; nos manipulations génétiques, nos tentations pour le clonage, donnent des frissons. Jamais peut-être l’homme n’a été aussi responsable de lui-même. Mais je suis un homme de foi : je crois que là où le mal abonde, la grâce surabonde.

Vous faites l’éloge d’un régime mixte qui réunirait le meilleur de la monarchie, de l’aristocratie, et de la démocratie. Comment ces deux derniers peuvent-ils être conciliables, alors qu’ils sont antithétiques ?

D’être antithétiques ne les rend pas inconciliables. D’ailleurs pourquoi épargnez-vous à la monarchie d’être également une possible antithèse des deux autres ? Mais pour vous répondre sur le fond, lorsque je me suis exprimé en tant qu’homme politique, je tenais compte du monde qui m’entourait. Si j’ai formulé une doctrine, elle concerne la légitimité du pouvoir, pas plus. Le reste doit s’accommoder des circonstances et je n’ai aucun préjugé là-dessus.

J’ai exclu la monarchie de l’antagonisme entre aristocratie et démocratie sous l’influence d’une récente lecture d’un essai de Vladimir Volkoff, mais vous avez évidemment raison. En revanche, comment deux choses antithétiques peuvent-elles être conciliables… ?

Précisément parce que s’il y a besoin de les concilier, c’est qu’elles ne portent pas la même thèse. La politique est un art d’addition, pas de soustraction, sauf naturellement dans un système totalitaire.

Accolade_by_Edmund_Blair_Leighton.jpgL’aristocratie d’Ancien régime est-elle intrinsèquement plus morale que l’énarchie républicaine ?

Intrinsèquement, oui, mais je m’empresse de m’expliquer, car je ne voudrais pas que l’on me croie naïf sur ce sujet. Une élite reste en effet attachée d’abord à ses intérêts propres, et nous connaissons plusieurs épisodes de notre histoire où notre noblesse a montré sa capacité de nuisance et de désordre, comme sous la Fronde. Mais il est possible d’encadrer cette élite par des institutions qui s’efforcent autant que possible de transformer une oligarchie égoïste en une aristocratie appelée à servir au moins autant que se servir ; un peu comme l’Église sous les premiers Capétiens a su moraliser quelque peu la chevalerie. Dans mon livre Les Nouveaux seigneurs, je décris l’oligarchie actuelle, toujours plus puissante : rien, sinon une institution monarchique, ne pourra jamais encadrer sa domination.

[Ci-contre, The Accolade, d'Edmund Leighton, 1901, NDLR]

La qualité du souverain ne dépend-elle cependant pas un peu de celle de l’élite qui la « soutient » ? Imaginons, par exemple, ce qu’aurait donné le règne de Charles VI avec une noblesse aussi faible que sous Louis XV…

Vous avez raison, c’est bien pour cela que je souhaite que l’on réussisse à faire basculer notre élite de son état d’oligarchie à celui de l’aristocratie…

Vous louez la fonction d’arbitrage du roi, « indépendant des factions dominatrices ». Et s’il arbitre en faveur du mariage homosexuel, par exemple… que fait-on ?

C’est comme l’art contemporain, le plus souvent médiocre, voire carrément laid, et dont on retrouve parfois des exemplaires dans les églises : le fait qu’ils puissent être des objets à destination liturgique ne les rend pas beaux, ils sont laids en tant que tels et resteront laids. Il en va de même pour tant d’églises contemporaines dont l’architecture est affreuse. Mais cela, c’est le mauvais goût des hommes de notre temps, qui pour autant ne remet pas en question l’église dans sa destination – même s’il est vrai que la beauté peut nous aider à prier et grandir. Eh bien, il en va de même des rois d’aujourd’hui. Qu’attendez-vous des rois ? Qu’ils soient des extraterrestres dans un monde moderne corrompu ? S’il s’avère que l’un d’eux soit corrompu, il l’est comme tant d’autres hommes de notre société décadente. Mais une chose sont les hommes, autre chose sont les institutions. Nous ne professons pas des hommes, encore moins des surhommes qui n’existent pas dans la nature, nous professons des institutions. La royauté est la meilleure institution en tant que telle, mais bien sûr elle ne donne le meilleur d’elle-même que lorsqu’elle est bien servie.

L’Église et son échelle de valeur ne sont-elles pas vitales à cette embellie que nous appelons tous de nos vœux ?

Certainement, au sens où nous serions capables de prendre simultanément deux élans comparables, spirituel et temporel. Mais dans cette attente, je ne crois pas qu’il soit pertinent de se représenter l’Église comme un corps social parallèle au nôtre : elle est, dans sa nature même, à la fois surnaturelle et immergée dans le monde ; c’est d’ailleurs à cause de cette immersion qu’il lui est arrivé souvent dans l’histoire de ne pas avoir agi comme elle aurait dû. Pour autant qu’on puisse en juger avec le recul nécessaire, on peut dire la même chose de notre époque.

 

Remerciement à Vaslav Godziemba pour sa participation.

Les commentaires sont fermés.