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Tarass Boulba, de Nicolas Gogol (Deuxième Partie)

Depuis sa première parution en 1842, Tarass Boulba de Nicolas Gogol n’a pas pris une ride. Son « Iliade de la Petite Russie » est ainsi considérée comme l’œuvre la plus lue et traduite de l’écrivain.

 

Pourtant, de prime abord, le récit semble décorrélé de nos préoccupations ; ainsi les éditions Folio le résume comme « Un épisode imaginaire de la lutte des cosaques contre les Polonais dans l'Ukraine du XVIIe siècle ». On peut alors se demander si l’évocation des steppes, cet « océan de verdure et d’or », ne tiendrait pas pour trop abstraite dans nos contrées ? Dans un contexte de tensions, on peut aussi questionner la faisabilité d’une étude des relations entre l’Ukraine et ces voisins. Si la lecture approfondie de l’œuvre ne permettra pas de trancher ces questions, elle apportera pourtant bien plus à l’Européen : la retranscription de l’esprit ukrainien, incarné par son aristocratie guerrière cosaque. Car plus qu’un simple voyage exotique, la force de Tarass Boulba réside dans l’exaltation de l’héroïsme homérique, dans la réactivation continue d’une nostalgie des morts qui galvanisent les vivants. La conservation de cette longue mémoire explique le caractère obligatoire de son apprentissage par les élèves russes et ukrainiens.

 

Note aux lecteurs

Cet article est le deuxième d’une série de trois, présentant l’œuvre Tarass Boulba de Nicolas Gogol. Nous avons consacré le premier article à l’Histoire des cosaques ukrainiens. Dans celui-ci nous étudierons les spécificités du mouvement Zaporogue au XVIIème siècle. Enfin dans le dernier article, nous analyserons l’apport de cette œuvre dans la formation de l’identité ukrainienne.

 

 

Par Arthur Costa, pour le SOCLE

La critique positive de Tarass Boulba au format .pdf

 

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  « La robuste santé des protagonistes, la simplicité de leurs passions, la grandeur homérique de leurs exploits, la beauté des paysages qu’ils traversent, tout cela, mystérieusement, réconforte le lecteur. L’élan vital des personnages se communique à lui. Il n’a pas le sentiment que leurs souffrances soient inutiles. Comme si tous ces sacrifices répondaient à une nécessité historique profonde. Comme si les défaites mêmes, magnifiées par l’art, conduisant à une apothéose. Au vrai, Tarass Boulba est un roman écrit par un peintre.»

Henri Troyat sur Tarass Boulba, dans Gogol, 1970

 

 

Deuxième Partie : Les cosaques de Tarass Boulba, une aristocratie guerrière au service de l’Ukraine

 

    Les cosaques ou les héritiers de l’esprit des steppes

 

Pour comprendre un peuple, on peut notamment étudier le rapport à son environnement (dont le climat et l’espace). C’est l’absence de soleil qui incite les vikings à lever les mains au ciel, comme pour jouir à l’excès des rares rayons qu’Odin leur accorde. Au contraire, les peuples sémites cherchent à s’en soustraire car la chaleur est excessive et exerce sur eux une menace. N’est-ce pas pour cela qu’ils parlent « des flammes de l’enfer » ? De ces rapports distincts aux éléments émergent des cultures spécifiques : c’est le conditionnement géographique des peuples. Gogol, dans sa correspondance, nous le dit :

 

« Mais avant tout il faut jeter un coup d’œil sur la situation géographique de ce pays… Car de l’aspect du terrain dépendent les modes de vie et même le caractère d’un peuple. Beaucoup de choses en histoire s’expliquent par la géographie. Ainsi l’Ukraine, terre ouverte, propice aux incursions, celles des Tatars en particulier, aurait eu besoin d’un peuple guerrier. » Cette géographie capricieuse crée les conditions d’instabilité historiques qui influenceront le tempérament cosaque : Boulba était acharné dans son entêtement. Il possédait un de ces caractères qui ne pouvaient se rencontrer qu’au rude XVème siècle dans ce coin d’Europe peuplé de demi-nomades, quand tout le Sud de la Russie primitive, délaissé de ses princes, était dévasté, mis à feu et à sang par les incursions impunies des pillards mongoles »

 

L’intérêt du point de vue de Gogol réside particulièrement dans le fait qu’il ne maudisse pas ces steppes, cette « zone ouverte », indéfendable et sujette aux convoitises. Il privilégie plutôt la description d’un paysage à la beauté innocente :

 

« S’élevant d’un effort régulier, la mouette prenait son essor pour se baigner avec volupté dans l’azur, où elle se noyait jusqu’à devenir un point noir, et soudain, virant sur l’aile, elle surgissait, toute en or, dans le soleil. Ô steppes, de par tous les diables, que vous étiez belles !... »

 

On ne se plaint pas de la dangerosité de la steppe, on la chérie car sa beauté naturelle réclame une attention de tous les instants. Les descriptions évoquent ainsi l’enfance, la diversité du règne animal et le mouvement qui entraine vers le beau :

 

« Plus on marchait, plus la steppe devenait belle ».

 

Ainsi, la chevauchée des steppes aiguise la nostalgie du cosaque qui perçoit la vérité du monde dans sa représentation la plus primitive. Par opposition, les villes revêtent d’un aspect négatif et y sont décrites comme des capharnaüms :

 

« Parfois, il s’aventurait dans les rues que nous nommons actuellement le vieux Kiev, là où les nobles polonais et petits-russiens habitaient des demeures d’une architecture assez capricieuse. »

 

Les villes sont le lieu du changement, de la densité qui étouffe et des constructions verticales qui soumettent. L’homme est alors broyé, renié et incapable de voir le beau et le vrai qui se distinguent dans son rapport à l’origine. Cette dichotomie tiraille Gogol, qui souhaite nous renvoyer à une tragédie personnelle, celle d’un homme qui opposera sans cesse son Ukraine natale – plafonnée d’un ciel bleu azur, d’un soleil éclatant, de rires chaleureux – à la brumeuse capitale Pétersbourgeoise – ville mercantile et grise, scène d’une bourgeoisie qui singe les apparats de la puissance mais qui broie les rêves de ses habitants. Alors que « chaque soir, le diable allume les lampadaires de la perspective Nevski », il n’est jamais question d’abîme dans les steppes mais d’une gaieté légère et exotique. C’est ainsi que, selon Gogol, l’enfer revêt moins d’une chaleur étouffante que d’un froid glaçant.

 

L’instabilité de la steppe empêche le développement d’un « confort de vie », c’est à dire d’un contexte sécuritaire propre à la sédentarisation qui aboutirait à la structuration de villes et, in fine, à un embourgeoisement. Cette question du mode de vie est centrale, elle est le principal facteur d’opposition entre cosaques libres et cosaques enregistrés :

 

« Beaucoup avaient déjà adopté les mœurs polonaises, vivant dans le luxe, entretenant des valets superbes, des faucons, des veneurs, et donnant des festins dans de vrais palais. Mais rien de cela n’allait au cœur de Tarass ; il aimait la vie simple des cosaques et se brouillant même avec ses camarades entichés des modes de Varsovie, les appelant serfs des seigneurs Polonais. »

 

Dans son récit Les cosaques (1863), Tolstoï n’exprime d’ailleurs pas autre chose lorsqu’il fait tenir des propos acerbes au vieux cosaque du Don :

 

« Ils sont savants mais ne savent rien. »

 

Le savoir des livres est futile car il fait écran avec le monde. Or pour atteindre la sagesse, un homme ne peut faire l’économie de l’expérience au monde car elle crée des mises en situations lui permettant d’arraisonner son corps « à force de fixer le péril dans les yeux, il désapprit qu’il existait au monde un danger ».

 

Afin de remédier à cet embourgeoisement, chaque homme souhaitant devenir cosaque doit donc rejoindre la Sitch :

 

« Pour vous, les gâteries, c’est la vaste plaine et puis bon cheval ; telles sont les mignardises qu’il vous faut ! Voyez-vous ce sabre ? Voilà votre mère ! On ne vous a bourré la tête que de sornettes. Et le séminaire, et tous vos livres, abécédaires et philosophies ... fatras sur lequel je crache. »

 

 

      Un rapport ambigu aux autres puissances : le cas de l’aristocratie polonaise, du tsar russe et des ottomans

 

Cet attachement à la terre est le corollaire d’une fervente orthodoxie. Comme nous l’avons décrit précédemment, la religion catholique a été l’élément fédérateur d’ethnies qui deviendront plus tard des cosaques. L’appartenance à la religion orthodoxe est d’ailleurs l’unique condition requise pour intégrer la Sitch :

 

« ″– Salut, Crois-tu en Christ ?  
– J’y crois           
– Et à la sainte Trinité ?
– Aussi
– Tu vas à l’église ?        
– J’y vais,           
 – Alors, signe toi donc, pour voir
″         
Le nouveau venu faisait le signe de la croix        
Parfait, concluait le koechevoi, va au quartier qui te plaira »

 

La composante religieuse, primant sur la composante ethnique, dicte la conduite à adopter envers les autres nations rivales que sont la Pologne, les Russes et les Turcs :

 

« S’étant imposé comme règle qu’il convenait de tirer le sabre dans trois cas, à savoir : quand les commissaires manquaient de respect aux anciens en ne se découvrant pas devant eux ; quand ces étrangers tournaient en dérision la religion orthodoxe ou la tradition des ancêtres ; et enfin, dès que les ennemis se trouvaient être des mécréants et des Turcs. »

 

La Pologne est perçue comme le principal rival car elle présente en tout point une vision civilisationnelle, religieuse et sociale antagoniste à celle des cosaques. Un élément particulièrement marquant est le face à face entre les deux peuples lors de la bataille de Doubno. Gogol fait alors valoir deux conceptions distinctes de l’art de la guerre. Il oppose ainsi les « chevaliers » polonais aux guerriers cosaques :

 

« L’or n’éclatait nulle part chez eux, sauf peut-être sur des gardes de sabres ou des crosses de fusils. Les Zaporogues n’aimaient pas à se parer richement pour la bataille, ils portaient des caftans d’étoffes simples, ces cuirasses de buffles ».

 

Cette richesse n’atteint pas le cosaque pour qui seule la richesse du cœur importe :

 

« Non, frères, aimer, comme le font les Russes, non pas avec l’esprit ou autre chose, mais de toute la nature telle que Dieu nous l’a donnée, et de tout notre être... ».

 

Chez les Polonais tout n’est que formalisme désuet qui cache une hiérarchisation de façade, chacun s’attribuant un rôle qui fera avancer ses intérêts personnels :

 

« Et derrière se pressaient beaucoup de gentilshommes, les uns équipés à leurs frais, les autres enfin avec les ducats des usuriers juifs, auxquels ils avaient hypothéqué tout ce que renfermait le château de leurs ancêtres. Il y avait aussi, en grand nombre, de ces parasites que les sénateurs trainaient ça pour la suite aux festins pour se rendre plus importants, qui volaient les hanaps d’argent sur les tables et les crédences, et qui, le lendemain, grimpaient sur le siège pour servir de cochers ».

 

Les européens et les juifs semblent d’ailleurs se presser pour soutirer « l’argent » à un peuple cédant aux sirènes du cosmopolitisme, il nous est même fait mention d’un « ingénieur français » qui manie les pièces d’artillerie. Parler d’hostilité de Gogol envers la Pologne et la Chrétienté semble néanmoins exagérée. Lui-même fut impressionné par les pompes de la messe Catholique. Il déclarait : « C’est à Rome seulement que l’on prie ».

 

Si nous nous rapprochons de l’Histoire, de nombreux historiens s’accordent sur le fait que la pression polonaise a largement favorisé l’expansion de l’influence russe en Ukraine. Cependant, pour les cosaques, cette alliance avec les tsars traduit plus un opportunisme politique (lutter contre les Polonais) qu’une volonté d’unir les « frères orthodoxes ». Il semble ainsi que Gogol ait sur-joué le facteur religieux dans la stratégie politique des cosaques afin de le rendre favorable à l’hagiographie impériale russe. L’ambigüité quant à l’appartenance ethnique des cosaques, tour à tour consacrés comme Ukrainiens puis Russes, ne facilite pas notre travail de compréhension. Nous pouvons tout de même faire la distinction suivante : selon Gogol la terre est ukrainienne mais le peuple est russe. La version définitive de Tarass Boulba sera publiée après sa crise mystique qui l’incite à voir dans la Russie du tsar la troisième Rome. Le récit se termine d’ailleurs sur une hypothétique aide des russes, qui tel Godot, ne viendront pas :

 

« Car bientôt naitra de la terre Russe un Tsar, et il n’y aura point de puissance au monde qui ne se soumette à lui ».

 

Enfin les Tatars convertis à l’Islam sont inconciliables avec les cosaques. Cette confrontation explique d’ailleurs pourquoi, contre les règles pourtant établies de la cosaquerie, le groupe se scinde en deux pour aller chasser les ottomans. Néanmoins une fois de plus ce n’est pas tant le caractère ethnique que religieux qui dérange : il est ainsi fait mention d’un héritage venu d’Asie Centrale qu’il ne s’agit pas de nier.

 

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Figure 1. Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie

 

      La Sitch : un campement mobile et primitif

 

En temps de guerre, les cosaques décident de la constitution d’une Sitch (étymologiquement un camp en bois fait d’abatis d’arbres). Cette capitale temporaire était le point de rassemblement, le lieu de place d’armes, de décisions puis de partage du butin. Lorsque la campagne militaire se termine, « chaque guerrier regagnait pâturages et labours des rives du Dniepr, se livrait à la pêche ou au commerce, ou brassait de la bière, redevenait en un mot un libre Cosaque. Il n’était nul métier qu’il ne sût pratiquer. »

 

Le campement était exclusivement réservé aux hommes et se décomposait en 3 parties (Figure 2 ci-après), que Gogol nous retranscrit :              

  • Le cœur de la Sitch qui était bâti autour de la place de rassemblement centrale (maidan). Près de cette place il y avait les dortoirs, l’arsenal, la poudrière, et l’église de la Sitch. Il était le lieu de vie principal réservé aux cosaques. Hormis les assemblées qui étaient formalisées, il ne semble pas que le règlement impose une grande rigueur : « Tous les Zaporogues priaient dans la même église, prêts à verser pour elle la dernière goutte de leur sang, mais sans vouloir entendre parler de jeûnes ni d’abstinences » ;
  • Un deuxième niveau, entouré d’un rempart de terre qui agissait comme un « camp extérieur » composé d’environ 500 bâtiments où travaillaient marchands et artisans, dont une centaine de boutiques tenues par des Ukrainiens ou des Polonais, des Arméniens, des Tatars ou des Juifs ;
  • Plus tard, un troisième quartier se rajoutera (il n’en est pas fait mention dans Tarass Boulba) : une citadelle construite par les russes pour surveiller les Zaporogues. Ce camp était tenu par des soldats réguliers.

 

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Figure 2. Organisation spatiale de la Sitch

 

La Sitch est divisée en quartier et tout est propriété du chef élu par consensus : l’ataman. Ainsi « nul ne possédait rien en propre, ni ne gardait quoi que ce fût par devers soi ; tout se trouvait entre les mains de l’ataman du quartier, à qui ses hommes décernaient en revanche le titre de père. »

 

      Les institutions politiques Zaporogues : un modèle de démocratie guerrière 

 

Tarass Boulba nous dépeint la Sitch comme une « démocratie guerrière » permettant à chaque guerrier admis à la Sitch d’exercer son droit à la parole et au vote. Le travail effectué par Iaroslav Lebedynsky dans son livre Les Cosaques permet de formaliser l’organisation politique de ces-derniers (Figure 3 ci-après) pour les XVIème et XVIIème siècles.

 

On voit donc que la démocratie ne s’exerce pas dans un contexte de vote « majoritaire » mais par consensus : il faut qu’un groupe impose sa volonté aux autres pour pouvoir régner et élire son ataman. Le tirage au sort qui détermine les ressources attribuées (terres, zones de pêches, etc.) permet le respect du principe d’égalité. De plus chaque cosaque à voix au chapitre sur les dispositions à mettre en place. Afin de pallier les explosions de violences liées à des oppositions verbales, les ainés jouissent d’une aura privilégiée. La réussite de ce modèle s’exprime par la fraternité entre cosaques qui rend les débordements finalement peu nombreux. Enfin le compromis peut être pratiqué, comme dans le cas de Tarass Boulba : après avoir convenu un front commun contre les polonais, l’armée se scinde finalement en deux fronts distincts.

 

Le réel problème de ce système informel surgira lorsque les rangs de la communauté augmenteront, entrainant de facto un besoin d’intermédiation. La mise en place de structures intermédiaires nuira au caractère informel fondé sur la confiance et l’homogénéisation des intérêts. Il semble donc que la réussite du modèle cosaque tienne dans sa capacité à faire mouvoir des intérêts communs au sein d’une communauté organique.

 

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Figure 3. Organisation politique cosaque

 

En tant que prolongement contemporain de cette volonté d’horizontalité et de débat, le Mir est en parfaite opposition avec le centralisme Moscovite. Alors que le modèle tsariste postule la soumission totale du paysan au tsar, la constitution d’assemblée villageoise – les Mir qui concernaient jusqu’à 25% des paysans ukrainiens – permirent une meilleure redistribution des terres.

 

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