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Groix, le havre au milieu des vents

Dans un « Samouraï d’Occident », Dominique Venner nous recommande de régulièrement aller en forêt pour y méditer, s’y ressourcer. Revenir dans les forêts de nos origines, c’est y suivre les pas de nos plus lointains ancêtres. Nos forêts ont beau s’être déplacées depuis, les gestes, les pensées restent les mêmes lorsque l’on s’y oublie peu à peu dans le silence de l’hiver ou les chants de l’été. C’est notre part contemporaine que l’on y oublie. Notre part intemporelle, notre héritage, c’est-à-dire la manière si particulière que nous avons de percevoir notre monde et héritée de dizaines de milliers d’années de présence sous les cieux d’Europe, peut alors ressurgir le temps d’une balade, d’une randonnée, d’un bivouac. Ce recours aux forêts que Venner et Jünger nous pressent de faire nôtre n’est pas un exercice de relaxation ou une simple méditation. C’est un cheminement sacré, une voie que l’Européen se doit d’emprunter autant que faire se peut. Seul ou avec les siens, on y recherche ce murmure des temps anciens, ce chant des cycles que peuvent nous offrir les saisons et notre mémoire. Nos pieds foulent une terre grasse puis gelée, notre regard se perd dans les cathédrales de hêtres et les ombres des chênes, et les piliers de feu qui annoncent le long sommeil de l’hiver. Lorsque nous parcourons les bois, nous savons que notre existence, bien loin de se limiter à ce cycle que constitue notre propre vie, s’inscrit dans les cycles plus grands de la nature et de l’hérédité. A l’approche du solstice d’hiver, cette même hérédité me pousse vers le nord et le couchant, vers les eaux noires de l’Atlantique et l’invincible granit. L’île sur laquelle renaît le soleil porte le nom de Groix.

 

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Je prends le dernier bateau en partance de la journée. Certaines années, il n’y a pas de nuages et c’est entre les abysses et la voute céleste que se fait le voyage. C’est le cas aujourd’hui. Le vent est faible mais constant, froid, unidirectionnel. Sur le pont, je suis presque seul. Des amoureux viennent se réchauffer l’un contre l’autre, les touristes viennent s’extasier sur une mer qu’ils ne voient pas, les enfants viennent braver le froid. Mais tout cela ne dure pas et bientôt la solitude reprend ses droits. Moins d’une heure d’une traversée qui ne semble jamais assez durer. On veut se perdre dans le cosmos et les eaux, sentir en soi le passage. La sirène du bateau m’arrache à ma rêverie : nous sommes arrivés.

A peine a-t-on posé le pied sur le port que l’on entend une clameur monter du Ti Beudeff, célèbre bar connu de tous les grands navigateurs du globe. J’arrive en plein concert et c’est à grand-peine que l’on accède au comptoir. Je commande le rhum arrangé de la maison et me laisse porter par les chants de marins entonnés autour de moi. Les gens sont heureux et vivants. Isolé du continent, on se sent de nouveau en contact avec notre plus longue mémoire. Pas celle qui se trouve dans les livres mais celle qui vit à travers les hommes et les femmes d’une communauté. Mêmes les Parisiens, que l’on sait parfois juges ou industriels nous semblent tout d’un coup plus proches. Du vin et des chants, rien de nouveau pour faire corps avec les siens depuis Dionysos.

Je reprends ma route. Locmaria se trouve au sud-est de l’île. Il est minuit. Les ténèbres et leur silence ne sont percés que par quelques rares voitures. Je longe les champs puis retrouve ma maison, logée dans le creux des reins d’une vieille église. Au calme, j’allume le feu dans la cheminée et m’endors devant lui.

 

 

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La faible lumière de l’hiver et le parfum de l’iode me réveillent. Je me lève sans attendre et vais rejoindre la côte. L’horizon y est gris, le ciel empli d’un jaune pâle faisant virer l’océan du noir à l’émeraude. Le soleil est bas dans le ciel et sa lumière transperce les vagues de part en part.  Les crêtes deviennent vert-laiteuses, étincelant avec le mouvement des flots et le souffle du vent. Face à moi, Hélios semble figé par le froid mais, toujours invaincu, il signe déjà son grand retour.

Je longe la côte vers l’ouest pour rejoindre la faille, m’attardant quelques instants sur les avancées rocheuses qui parsèment ce côté-ci de l’île. Bénie par les flots, Groix le fut aussi par la terre. On y trouve les glaucophanes bleus, verts et rouges ainsi qu’une plage gorgée de grenats. Certains roches sont parfaitement rondes, d’autres sont empilées en de gigantesques lames incrustées de quartz. A beaucoup d’endroits, on peut s’avancer dans l’océan pendant des dizaines de mètres à dos de roche. Et dans les creux de la pierre noire aménagée en autant de petits réservoirs, on y voit prospérer çà et là de bizarres algues pourpres et des coquillages inconnus. Au bout de la roche, enfin, l’océan. Comme à chaque fois, j’y enlève mes chaussures et m’assois, posant mes pieds dans l’eau glacée. Je suis chez moi. 

Après plusieurs minutes, le vent se réveille et m’arrache à ma contemplation. Je reprends ma route et continue de longer la côte. Autour de moi, les pluies incessantes et le soleil ont fait pousser une herbe grasse et verte en abondance. L’ajonc épineux parfume les roches blanches et grises, et une végétation rouge enserre les chemins qui bordent l’océan.

 

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La roche monte et descend sans cesse. Chaque repli de la côte semble isolé du monde, un versant plongé dans les ténèbres, l’autre dans la lumière. Après plusieurs dizaines de minutes de marche, j’arrive enfin au trou du Diable. Le vent y hurle comme à son habitude à cette époque de l’année. Ici, la pluie vient d’en bas et l’horizon disparait. La seule ligne que l’on peut percevoir est celle fracassant la roche et donnant son nom à l’endroit. Nombreux sont les imprudents à s’en être trop approchés et qui finirent ici leur existence.

 

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Pour les autres, pour ceux qui font fi des superstitions, c’est ici que tout commence et que l’on entend le mieux chanter les Dieux. La roche semble invincible, les vagues toujours plus furieuses et le vent vous emplit de force. En contact avec sa terre, on est en contact avec ses ancêtres et la force qui les façonna comme elle façonna ces paysages vous façonne à nouveau. Sentir ce qu’ils sentirent, voir ce qu’ils virent et refaire les serments qu’ils firent, voici ce que moi et les miens viennent chercher en ces lieux. Plonger dans l’eau glacée nous tient lieu de baptême et honorer nos ancêtres est pour nous le plus glorieux des cultes. Et si nous venons chercher la paix en ces terres, c’est pour nous rappeler pourquoi nous combattons, pourquoi nous existons ici-bas. Pour que nos enfants puissent eux-aussi un jour répéter ces gestes et ces chants qui nous font, fils et filles d'une lignée, fils et filles d'une île.

 

Gwendal Crom

 

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