Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Tarass Boulba, de Nicolas Gogol (Première Partie)

Depuis sa première parution en 1842, Tarass Boulba de Nicolas Gogol n’a pas pris une ride. Son « Iliade de la Petite Russie » est ainsi considérée comme l’œuvre la plus lue et traduite de l’écrivain.

 

Pourtant, de prime abord, le récit semble décorréler de nos préoccupations ; ainsi les éditions Folio le résume comme « Un épisode imaginaire de la lutte des cosaques contre les Polonais dans l'Ukraine du XVIIe siècle ». On peut alors se demander si l’évocation des steppes, cet « océan de verdure et d’or », ne tiendrait pas pour trop abstraite dans nos contrées ? Dans un contexte de tensions, on peut aussi questionner la faisabilité d’une étude des relations entre l’Ukraine et ces voisins. Si la lecture approfondie de l’œuvre ne permettra pas de trancher ces questions, elle apportera pourtant bien plus à l’Européen : la retranscription de l’esprit ukrainien, incarné par son aristocratie guerrière cosaque. Car plus qu’un simple voyage exotique, la force de Tarass Boulba réside dans l’exaltation de l’héroïsme homérique, dans la réactivation continue d’une nostalgie des morts qui galvanisent les vivants. La conservation de cette longue mémoire explique le caractère obligatoire de son apprentissage par les élèves russes et ukrainiens.

 

Ce récit épique préfigure les bases du grand roman russe de la seconde partie du XIXème siècle. Roman consacré par les célébrissimes Tolstoï et Dostoïevski. Si Tchekhov ne se trompe pas quand il écrit que les écrivains russes sont « tous sortis du manteau de Gogol », dès lors que préfigure le style « Gogolien » ? Comment caractériser le génie littéraire russe ? Pour Georges Steiner, littérateur comparé, le roman russe dépasse les trois grands temps de la littérature européenne – le mythe grec à travers l’épopée d’Homère (VIII siècle av JC), le drame Shakespearien (XVIème siècle), et le réalisme Français (XIXème siècle) – par l’ajout d’une dimension métaphysique créant les conditions de la révélation de « l’âme cachée des choses ».

 

Note aux lecteurs

Cette série de trois articles présente l’œuvre Tarass Boulba de Nicolas Gogol Nous consacrons le premier article à l’Histoire des cosaques ukrainiens. Dans le deuxième article nous étudierons les spécificités du mouvement Zaporogue au XVIIème siècle. Enfin nous analyserons l’apport de cette œuvre dans la caractérisation de l’identité ukrainienne.

 

 

Arthur Costa, pour le SOCLE

La critique positive de Tarass Boulba au format .pdf

 

 

Couverture de Tarass Boulba.jpg

 

 

  « La robuste santé des protagonistes, la simplicité de leurs passions, la grandeur homérique de leurs exploits, la beauté des paysages qu’ils traversent, tout cela, mystérieusement, réconforte le lecteur. L’élan vital des personnages se communique à lui. Il n’a pas le sentiment que leurs souffrances soient inutiles. Comme si tous ces sacrifices répondaient à une nécessité historique profonde. Comme si les défaites mêmes, magnifiées par l’art, conduisant à une apothéose. Au vrai, Tarass Boulba est un roman écrit par un peintre. »

Henri Troyat sur Tarass Boulba, dans Gogol, 1970

 

 

 

 

On comprend alors mieux pourquoi dans Tarass Boulba se créé une osmose entre narration et histoire, entre conte gargantuesque et récit historico-romantique. Ce décloisonnement des genres appelle à dépasser la pensée universitaire dite « en silo ». Si cette dernière apporte de la rigueur, elle ne rendrait pas compte de la richesse de l’œuvre. C’est pourquoi il s’agira de coupler l’Histoire à la Littérature : l’Histoire pour mieux comprendre le mouvement des cosaques Zaporogues, et ainsi s’affranchir de l’hagiographie russe limitant la cosaquerie aux poncifs des guerres napoléoniennes ; la Littérature car il ne s’agit pas d’un roman historique, le contexte n’étant qu’un motif pour promouvoir la vigueur d’un peuple.

 

C’est donc convaincu de cette double approche que nous déterminerons ce que nous dit le roman Tarass Boulba, et plus largement le mouvement des Zaporogues (XVI- XVIIème siècle), dans l’expression du sentiment national ukrainien.

 

Pour ce faire, on procédera par étape : d’abord nous munirons le lecteur d’un bagage historique en restituant le mouvement cosaque ukrainien, dans un deuxième temps nous étudierons l’œuvre qui décrit les spécificités des Zaporogues. Enfin nous analyserons la pensée et la vision de Gogol sur l’identité ukrainienne.

 

Première Partie : Les origines d’une aristocratie guerrière : une mixité slavo-nomade qui révèle une oscillation entre une fonction de gardien et un désir de liberté

 

       Dès les premiers âges de l’Histoire, une relation déjà intense entre les slaves sédentaires et les nomades d’Asie Centrale 

 

Il est très difficile de définir avec précision les composantes ethniques des peuples précurseurs aux cosaques ukrainiens. Aujourd’hui, les archéologues / ethnologues retracent les échanges intenses qu’ils existaient entre les ancêtres des slaves (ces derniers n’ayant fait leur entrée dans l’Histoire qu’au IVème siècle après J.-C.) qui habitaient les zones forestières au nord du Dniepr, et les nomades des steppes herbeuses du « sud », le « sud » se référant ici à la partie méridionale de l’Ukraine. Celle-ci fut occupée successivement par les nomades iranophones sarmates (du IIème siècle avant J.-C. au IVème siècle après J.-C.), puis par les nomades altaïques au IVème siècle (envahisseurs turco-mongols).

 

A partir du Xème siècle, les positions vont se figer : la Rus de Kiev – principauté peuplée d’une majorité de slaves qui fonderont le premier Etat russe – va cohabiter avec le peuple turcophone dominant des steppes méridionales : les Coumans. Les relations entre les deux ethnies sont ambiguës puisque des razzias répétées succèdent à des périodes d’accalmies caractérisées par des échanges commerciaux. Finalement, l’arrivée des armées de la horde d’or Mongolienne va entraîner la conversion au Catholicisme de nombreux turcophones Coumans en 1227. Cette conversion massive est facilitée par le pape Grégoire IX qui envoya des missionnaires catholiques dans les steppes. Ces derniers favoriseront l’entente des deux peuples qui tacheront de s’unir contre un nouvel ennemi commun : la Horde d’Or emmenée par le valeureux Gengis Khan.

Tarass Boulba, Gogol, Cosaques, Ukraine, Europe de l'Est, Russie, Slaves

Figure 1 : L’Ukraine, une géologie contradictoire baignée de steppes et de forêts, terreau propice une synthèse entre nomades orientaux et sédentaires slaves

 

       Les Toques noires et Brodniks : des « protocosaques » à l’orée du XIIème siècle 

 

Si des points de contacts sont donc établis dès la protohistoire entre les slaves des forêts et les nomades des steppes, la double fonction de cosaques (protecteur des frontières et guerriers corsaires) va se préciser au XIIIème siècle avec l’apparition de deux communautés distinctes de guerriers.

 

D’abord, il y a les « Toques noires » qui sont des nomades Coumans soustraits à l’autorité du Khan Turcophone au XIIIème siècle. Le Khan était une région administrative appartenant à l’empire étendu de la Horde d’Or. Rappelons qu’à cette époque la Horde d’Or avait envahi la plus grande partie de l’Asie Centrale et de l’Europe Orientale. Les Toques noires se sédentarisent et se mettent au service des princes de Kiev comme « gardes-frontières », ils protègent ainsi la principauté des envahisseurs mongols.

 

Cette fonction de gardien suppose l’existence d’une limite, d’une frontière à garder qui est au cœur de la problématique ukrainienne. En effet une acceptation générale de l’étymologie du terme « Cosaque » nous apprend que celui-ci viendrait des langues turques « quzzaq [1] », synonyme de « sentinelle » ou de « gardien », et ayant pour fonction de « défendre la steppe des ennemis ». Le problème suivant se pose alors : quelle frontière naturelle doit-on protéger ? Hormis le Dniepr qui marque une coupure entre l’Ukraine Occidentale et Orientale, les steppes ukrainiennes sont une zone ouverte qui servent de voie d’accès aux mongols vers l’Europe. Difficile dans ce cadre mouvant et incertain d’exercer une fonction de garde-défense sédentaire…

Tarass Boulba, Gogol, Cosaques, Ukraine, Europe de l'Est, Russie, Slaves

Figure 2 :Sculpture du XIIème siècle représentant un Couman, Louhansk (Ukraine)

 

Egalement, il y a les brodniks, apparus en 1140 et qui signifieraient « errants » ou « passeurs » en slave. Les brodniks sont composés de paysans slaves mis en déroute par les razzias mongoles. Ils peuvent également être des guerriers libres de la Rus de Kiev. Dans les deux cas, ils auraient été protégés par les nomades turcophones qui autoriseront leurs installations dans la steppe entre le XIIème et le XIIIème siècle. Cet agrégat de guerriers des steppes nous permet de revenir sur la deuxième acceptation du mot « Cosaque ». Selon une langue turque de l’Asie Centrale, le terme serait issu du turc « djaghata » soit « Qazaq » qui signifie « homme libre, sans attache » ou « dissident ». Ainsi les habitants du Kazakhstan se prénommeront Kazakhs pour caractériser leurs séparations aux khanats Ouzbeks au XVème.

 

Mis en parallèle, ces deux définitions de la cosaquerie semblent contradictoires : aux peuples de la toque noire, dits « gardes-frontières » s’opposent les brodniks qui sont des « homme-libres et sans attaches ». Cependant si l’on croise ces deux significations avec l’étymologie de leurs territoires - que l’on appelle aujourd’hui Ukraine et qui serait un terme apparu au XIIème siècle signifiant « marche » ou « région intérieure » - on y trouve une complémentarité évidente. En effet, la « marche » ne représente pas une fin en soi mais un point de passage, une étape qui nécessite une mise en relation entre un point de départ A et un point d’arrivée B. Cette fragilité géographique explique pourquoi l’Ukraine va être contestée par les puissances limitrophes : son territoire assure des médiations, il est le territoire d’accès à la Méditerranée pour les Russes, à l’Europe pour les Turcs, à l’Orient pour les Polonais.

 

A la lumière de ce croisement étymologique et historique, on peut envisager le rôle à jouer par les défenseurs des intérêts ukrainiens : remédier aux contraintes territoriales en s’alliant à la puissance voisine qui sera la plus apte à assurer la protection de ses paysans et de son identité.

Tarass Boulba, Gogol, Cosaques, Ukraine, Europe de l'Est, Russie, Slaves

Figure 3 : L’Ukraine : la porte d’entrée des nomades d’Asie Centrale vers l’Europe

 

       La Horde d’Or et la formation de communautés cosaques ukrainiennes (1490)

 

Les effectifs des Brodniks et Toques Noires vont croître avec l’intégration de pillards qui s’opposent à la conquête de l’Europe Orientale par les Mongols en 1236. Face à la forte poussée Mongole, ce sont donc autant de ruthènes, hongrois, alains, brodniks et coumans qui vont s’unir. Face à leurs nombres grandissants et par soucis d’efficacité, des communautés vont se fixer autour du Don et du Dniepr au XIVème siècle ; la spécificité de cette deuxième implantation étant qu’elle soit composée d’une majorité de slaves.

 

Après le reflux des mongols au XVème siècle, le contrôle des steppes méridionales habitées par les Cosaques est l’objet d’une confrontation entre trois acteurs différents :

  • Le Khanat de Crimée, de confession musulmane, qui sera rattaché à l’Empire Ottoman en 1478 et qui sera annexé en 1783 par la Russie ;
  • Le grand-duché de Lituanie, que les Cosaques vont ponctuellement aider contre les pressions ottomanes (par exemple 1594 avec la croisade menée par le pape Clément VIII). Le Grand-Duché de Lituanie (1251-1569) va basculer dans une monarchie élective avec le Traité de Lubin, qui scelle l’avènement de la République des Deux Nations (1569 – 1795) intégrant Lituanie et Pologne ;
  • La Moscovie (1263 à 1547 jusqu’à Ivan IV qui prend le titre de tsar de toutes les Russie et annexe les autres principautés). Elle prend le relais de la Rus de Kiev et est orthodoxe.

 

Les Cosaques vont alors s’allier successivement avec ces trois acteurs afin de faire valoir leurs intérêts.

 

       Une opposition rapide aux catholiques polonais (1490) menant au soulèvement de 1648 

 

Le voisinage de ces trois puissances menace l’existence des cosaques ; en effet elles cherchent à inféoder ces guerriers redoutables pour acquérir un avantage militaro-stratégique. Finalement les cosaques décident de se fixer définitivement en 1490 entre les fleuves du Boug et du Dniepr. La carte ci-après (Figure 4) nous montre que cette région est sous l'autorité formelle du grand-duc de Lituanie et du roi de Pologne, la Moscovie n’occupant qu’une infime partie à l’Est.

Tarass Boulba, Gogol, Cosaques, Ukraine, Europe de l'Est, Russie, Slaves

Figure 4 : La région ukrainienne au XVIIème siècle sous la domination polonaise

 

Cette implantation s’accompagne tout au long des XVIème et XVIIème siècles d’un déclin du parti Lituanien (longtemps païen) – défait par les russes – ce qui a pour effet de renforcer la position polonaise. Cette dynamique polonaise s’accompagne de tensions vives avec les cosaques, et ce pour plusieurs raisons :

  • D’abord de nombreux aristocrates polonais se convertissent au catholicisme. Pour les cosaques cela revient à considérer que des « corps étrangers» occupent les terres orthodoxes ;
  • Ensuite une colonisation étrangère s’installe le long du Dniepr avec l’arrivée de Polonais, d’Allemands, d’Arméniens et de Juifs, qui se voient octroyer des privilèges par les magnats polonais ;
  • Enfin il y a une volonté des Polonais d’assimiler les cosaques et les paysans slaves à un système hiérarchique fondé sur le modèle chevaleresque. Le modèle chevaleresque postule l’existence de devoirs qu’il impute au paysan en échange d’une protection seigneuriale. Or ce régime féodal est en contradiction avec la conception ukrainienne qui ne reconnait pas la soumission du paysan à la noblesse. Au contraire, le paysan est « libre » de ces mouvements et peut faire entendre sa voix dans des assemblées.

 

Afin de généraliser l’impôt et le servage, l’enregistrement des paysans devient obligatoire. Cet assujettissement à l’autorité royale va se généraliser aux cosaques qui devront jurer allégeance au roi de Pologne, créant alors une scission entre les cosaques enregistrés (au service du roi de Pologne) et les cosaques libres (réservistes qui fuiront la tutelle polonaise).

 

On voit donc que la combinaison de ces phénomènes – religieux, politiques, sociaux et fiscaux - tend à faire diminuer le loyalisme des ukrainiens. A contrario, ces mêmes phénomènes favorisent l’émergence de revendications portées par une « aristocratie guerrière » soucieuse de protéger l’orthodoxie et la liberté des paysans slaves. Ce processus aboutira à la création d’un Etat fictif en 1550 par Dmitro Vychenvtersy : la Zaporoguie. L’habitant de la Zaporoguie est le « Zaporogue », qui signifie « Ceux qui restent au-delà des rapides » selon les Polonais. La dimension centrale de l’élément fluvial incarne, aux yeux de tous, l’attachement des cosaques au Dniepr. Ce dernier permet une mobilité rapide qu’affectionnent les cosaques, épris de liberté.

Tarass Boulba, Gogol, Cosaques, Ukraine, Europe de l'Est, Russie, Slaves

Figure 5 : Ile Khortytsia (près du Dniepr) : première « sitch » cosaque créée en 1554 par Vychnevetsky contre les tatars

 

La fracture entre Polonais et Ukrainiens va s’amplifier au cours du XVIIème siècle : en 1596 l’Union des Eglises de Brest-Litorsk est condamnée par les Cosaques qui ne reconnaissent pas le culte Catholique. En 1616 une expédition des cosaques contre les ottomans n’est pas encouragée par les Polonais, qui ont signé un pacte de non-agression avec le sultan.

 

Ces années, marquées par une misère généralisée des paysans ukrainiens, sont dénommées « les années de ruines » dans l’hagiographie ukrainienne. Elles vont conduire les cosaques à s’appuyer sur les russes pour chasser les Polonais au cours du « grand soulèvement de 1648 ». C’est donc dans ce contexte de troubles exacerbés avec la Pologne, marqué par une alliance russo-cosaques, que se déroule l’intrigue.

 

Dans les faits, le soulèvement de 1648 conduit au remplacement de l’occupant : les Russes succèdent aux Polonais. Le rêve d’un Etat cosaque comme instrument d’émancipation du peuple ukrainien sera vite déçu par l’impérialisme Moscovite. Durant les siècles qui se succéderont, les dignitaires russes vont en effet menés une politique de colonisation et d’uniformisation qui étoufferont l’aristocratie cosaque. Finalement, l’ordre des cosaques sera définitivement radié par Catherine II en 1790.

 

Notes

 

[1] Selon le Codex Comanicus en 1290

 

 

Les commentaires sont fermés.