Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La Philosophie Tragique, de Clément Rosset

Qu'est-ce que le Tragique ? Qu'est-ce que l'homme tragique ? Que sont liberté et volonté ? Si nous acceptons le tragique de l'existence, ne nous réfugions-nous donc pas dans le fatalisme ?

Quiconque connaît un tant soit peu notre longue histoire européenne et se réfère à notre longue mémoire sait que c'est précisément la prise en compte de ce tragique qui fonde la vitalité de nos peuples européens. Et que ceux qui font leur au plus haut degré ce tragique méritent le nom d'aristocrate.

Clément Rosset nous ouvre avec La philosophie tragique la voie permettant la redécouverte du Tragique. Joie et adversité, Providence et nécessité, le Tragique résiste à toute interprétation, n'offre aucune consolation face à l'irrémédiable. Mais il est le plus beau cadeau fait aux hommes pour peu qu'ils s'en montrent dignes. École difficile faîte de grandeur et d'humilité face à la Providence, l'école du Tragique est une porte donnant sur notre Tradition, sur la métaphysique de l'Absolu de nos ancêtres. Elle est un remède face à l'obsession du bonheur empoisonnant nos contemporains. Lui opposant victorieusement la Joie, la philosophie tragique nous offre de cheminer aux côtés de Dionysos, en aristocrate célébrant la vie dans l'adversité et la reconnaissance.  

 

 

Gwendal Crom, pour le SOCLE

 

9782130634720_v100.jpg

 

L'auteur

  Clément Rosset est un philosophe assez largement méconnu du grand public et il n’y est pas étranger lui-même, refusant la plupart du temps les apparitions médiatiques. On peut trouver quelques émissions et interviews sur Internet et Youtube cependant. Parmi ses ouvrages, on retiendra Une passion homicide et Écrits satiriques, L'anti-nature, Schopenhauer : philosophe de l'absurde, L'esthétique de Schopenhauer, La philosophie tragique, la Logique du pire et Le réel et son double. On remarquera à la vue de ces titres que Schopenhauer tient une grande place dans la pensée de Clément Rosset, mais c’est Nietzsche que le philosophe reconnait comme premier en importance dans son ciel philosophique.

Cet ouvrage, « La Philosophie Tragique », est le premier du philosophe et fut écrit en classes préparatoires en 1960 (il n’avait alors pas encore rejoint les bancs de l’Ecole normale supérieure).


 

 

L’œuvre

  L’ouvrage de Clément Rosset est découpé en deux parties : « Qu’est-ce que le Tragique » et « Le blasphème moral ». La deuxième partie n'étant qu’une conséquence évidente de la première, elle ne sera pas développée ici. Soin est laissé au lecteur de se rapporter à l’ouvrage pour plus de précisions.

La partie qui nous intéresse va donc consister en la recherche de ce qu’est le Tragique et l’homme tragique que celui-ci induit. Nous montrerons que cet homme tragique est la définition même de l’aristocrate.

 

 

I La révélation tragique

  La première chose nous dit Clément Rosset, c’est que par définition, on ne peut fournir une interprétation du Tragique mais seulement une description. Car par définition, donner un sens au Tragique c’est le nier. Pour reprendre les termes de Rosset, le Tragique est « le seul phénomène humain qui résiste absolument à toute interprétation de valeur ». Il est également, et de fait, le surprenant par essence.

Page 20, Clément Rosset annonce un des résultats majeur de sa réflexion : « Nous verrons que, si le refus d’interprétation est la résonance morale du Tragique, la négation de cette idée qu’il faut refuser toute interprétation tragique est la définition même de toutes les idées morales …»

La révélation tragique se fait par trois phénomènes tragiques fondamentaux :

  • L’échec fondamental de l’affectivité humaine : solitude de l’être face au Tragique.
  • L’échec fondamental de la valeur humaine : impuissance face au Tragique.
  • Découverte de la mort que l’homme refuse (intérêt immédiat de la philosophie, puisque l’on oublie trop souvent que la philosophie, si elle a pour but de trouver le sens de la vie et de permettre de savoir comment bien vivre, elle doit également permettre de savoir comment bien mourir comme l'ont enseigné les stoïciens).

 

Comme on peut le voir, cette approche empirique, humaine du Tragique va poser directement la question de l’homme tragique. Si tout est Tragique, que l’on refuse les consolations morales, que reste-t-il ? Quelle est notre réponse en tant qu’hommes ?

 

II L’Homme tragique

  Clément Rosset va y répondre en continuant à chercher les caractéristiques du Tragique, non pas pour en fournir une interprétation (erreur comme nous l’avons vu précédemment) mais comme les conséquences immédiates de sa révélation et de son in-interprétabilité. Continuant ainsi sa réflexion, le philosophe nous apprend que le Tragique est l’alliance des idées « d’irréconciliable » et « d’irresponsable ».

 

L’irréconciliable

L’irréconciliable se révèle en trois temps par :

  • La révélation du caractère insurmontable de l’échec.
  • La révélation du caractère irrémédiable de l’échec.
  • Et enfin la révélation du caractère irréconciliable de l’échec.

 

Clément Rosset prend pour exemple un maçon chutant de son échafaudage et mourant à nos pieds. Sa mort est insurmontable, c’est-à-dire que personne ne pourra rien contre cela. Sa mort nous fait ensuite prendre conscience du caractère irrémédiable de cette dernière : toute chose est appelée à mourir. Enfin, nous sommes irréconciliables, il nous est impossible à présent de vivre comme si nous étions ignorants de la mort.

Il est évident que la philosophie tragique est difficilement appréhendable par quelqu’un n’ayant jamais été confronté au Tragique, à l’échec, à la souffrance dans sa vie et évidemment à la mort.

 

Au stade de l’irréconciliable, deux voies sont offertes à l’humanité :

  • La première consiste à refuser l’irréconciliable, à refuser le Tragique. Le besoin de consolation en découle immédiatement et cela ne peut passer que par une interprétation du Tragique ou sa négation pure et simple. C’est la naissance de ce que Clément Rosset appelle le blasphème moral.

 

  • La seconde est la voie de l’irréconciliable (page 30): « Être dans l’irréconciliable, cela signifie pour nous savoir rester soi-même, rester homme, savoir se maintenir en puissance dans les plus hautes régions qu’il nous a été donné de gravir. Qui dit échec suppose un désir préalable ; nier cet échec, c’est renoncer à ce désir. Admettre une joie de caractère totalitaire, lorsque nous enregistrons un vif succès dans quelque domaine que ce soit, c’est nier le bien-fondé de l’échec insurmontable et irrémédiable que nous avions prononcé autrefois ; et que l’on comprenne bien que ce « succès » peut fort bien être ce que l’on appelle du joli nom d’ « altruiste », qu’il ne s’agit pas seulement de succès personnel, mais de toutes les joies, basses ou nobles, personnelles ou universelles, égoïstes ou altruistes qu’il peut nous être donné de ressentir : qu’on soit joyeux parce que l’on parvient à forcer les portes de l’Ecole normale supérieure, ou parce que, grâce à une action énergique, on est parvenu à relever la condition misérable de quelques milliers d’indigents , cette joie est également coupable si elle nous fait oublier que jadis, devant ce maçon étendu mort à nos pieds, nous avions su que le tragique existait et posait à la joie humaine une question insurmontable et irrémédiable. Voilà exactement en quel sens nous entendons cette notion d’irréconciliable : c’est à une certaine idée de succès que nous sommes hostiles – nous ne refusons pas les joies et les succès. Nous sommes irréconciliables parce que nous refusons, au sein de nos joies, de consentir à cet oubli de tragique qu’elles nous proposent insidieusement : nous acceptons d’être joyeux, mais nous refusons d’être consolés dans notre dimension tragique ».

 

clément rosset,philosophie tragique,destin,aristocratie,providence,adversité,combat

 

L’irresponsable

  Vient donc ensuite la notion « d’irresponsable ». Cette dernière naît de la réflexion sur les notions de liberté, de volonté et de mérite qu’entraîne la révélation tragique.

Tout d’abord, Rosset insiste sur ce point, on ne doit pas confondre la liberté et la volonté. C’est une erreur de faire provenir la volonté de la liberté, idée menant à celle de mérite (page 39) : « La grande tromperie consiste à essayer de se persuader que les domaines de la liberté et de la volonté, qui coïncident parfois, sont l’expression d’une même volonté humaine fondamentale ; et c’est cette duperie qui nous vaut l’idée extravagante de mérite. Si, en effet, la volonté se fonde sur une liberté, alors on en conclut que celui qui a la volonté de réaliser tel exploit a su l’utiliser dans le bon sens, au contraire de celui qui, incapable de réaliser cet exploit, n’a pas su l’utiliser, lui, cette belle liberté qui s’offrait à lui : et l’on dit que le premier a plus de mérité que le second, qu’ils ont tous deux mérité leur situation. C’est abusivement que nous étendons l’idée de liberté à l’idée de la volonté et des valeurs : parce que nous avons besoin d’une certaine liberté d’action pour réaliser une valeur, n’allons pas croire que cette liberté est suffisante pour la réaliser et qu’elle est, par conséquent, source de valeurs. Ce serait là confondre, à la suite de Kant, l’idée de liberté avec celle de libération ».

La volonté n’est qu’une caractéristique de l’esprit humain, dont la force est le fruit de l’inné et de l’acquis. On ne saurait voir un quelconque mérite dans le fait de disposer d’une grande volonté, pas plus que l’on ne saurait tirer mérite de fait d’être grand, beau ou intelligent. La volonté nous dit Rosset, c’est mettre en marche ce qui nous a été légué. La volonté, c’est ce qui permet de se montrer digne d’un héritage et de le faire perdurer.

Quant à la liberté, il n’existe que des libertés, de « petites » libertés relevant du monde du droit ou des capacités physiques et mentales mais pas de Liberté avec un grand « L », de liberté morale que chaque homme posséderait (comme le rappelle Alain de Benoist dans Au-delà des droits de l'homme). Tout d’abord quelqu’un de vraiment libre ne choisirait pas le Mal. Il n’existe que des gens bons ou mauvais qui obéissent à leur nature, à leurs valeurs.

Ensuite, et quant à la notion de choix qu’induit la liberté, Rosset nous révèle qu’elle est caduque. S’appuyant sur le cas de Rodrigue choisissant la piété filiale plutôt que son désir pour Chimène, Rosset nous explique que Rodrigue ne fait que « préférer » sa piété filiale à son désir pour Chimène. Il n’y a pas ici l’ombre d’une liberté ou plutôt si, il n’y a que son ombre, son illusion.

L’existence de véritable choix n’existe que pour des actions dont les issus respectives nous sont indifférentes, pour lesquelles nous ne sommes pas entièrement déterminés. En vérité, le choix ne nous est possible que pour les choses de faible valeur.

 

L’idée de Liberté s’effondre. Pas de Liberté, pas de responsabilité face au Tragique. Il ne s’agit bien évidemment pas de dire que l’homme devient irresponsable de ses actes, nous parlons ici de l’irresponsabilité de l’homme face au Tragique de l’existence, du Cosmos. Et voici la notion d’irresponsabilité exposée et la nouvelle responsabilité de l’homme, celle de l’homme tragique, donnée au monde (page 47) : « Quant à cette responsabilité nouvelle dont l’homme, au contact du tragique irresponsable, se découvre investi, elle est liée, au contraire, aux éléments tragiques de notre vie (mort, solitude, bassesse) ; en s’en découvrant irresponsable, l’homme découvre une responsabilité nouvelle qui se définit par le fait qu’il assume soudain un rôle beaucoup plus difficile qu’auparavant. Quelle est la responsabilité fondamentale de l’homme ? Qu’elle est-elle, sinon le courage d’assumer toutes les situations, quelque tragique qu’elles puissent être, sinon la force de répondre oui lorsque le tragique lui demande s’il accepte d’être homme, même si les conditions sont les plus affreuses qu’il se puisse imaginer – la question de la responsabilité dans son essence même ».

 

clément rosset,philosophie tragique,destin,aristocratie,providence,adversité,combat

Connais-toi toi-même… dans l’adversité.

 

L’indispensable

  Le Tragique devient l’instinct de vie par excellence. L’alliance de l’harmonie (la joie) et de la dissonance (le tragique) constitue l’accord tragique qu'est la vie nous dit Clément Rosset. L’existence doit donc d’abord et avant tout être vue comme adversité. Et l’homme tragique est celui qui fait sienne cette évidence, qui fait sienne l’idée de combat.

Revenant sur la notion de liberté, Clément Rosset nous explique ici que c’est non par liberté mais par nécessité que nous agissons, que le moi est la source de l’action et non de la liberté. Cette nécessité omniprésente définit également et alors le Tragique. Et nous ne vivons grandement qu’à travers cette nécessité. Il y a donc une nécessité de la nécessité : c’est l’indispensable.  Le Tragique devient providence, c’est la Providence.

En revenant enfin sur la notion d’héroïsme, il devient évident que celui-ci est découverte, et non négation, de la Providence, qu’il convient de se mettre en accord avec le Tragique et non de le refuser de toutes ses forces (page 82) : « Pour comprendre notre héroïsme tragique, il est nécessaire de bien distinguer les deux paliers différents de l’idée de dissonance : d’une part, la dissonance nécessaire à la prise de conscience tragique, celle dont nous venons de parler ; et d’autre part, l’ivresse tragique elle-même, qui n’est nullement dissonance, mais le plus sublime des accords entre l’homme et son destin. Telles sont les deux dissonances qu’un Kierkegaard, par exemple, confond abusivement pour parvenir à ses fins chrétiennes, c’est-à-dire à sa négation de l’idée héroïque, parce que rebelle. Mais nous détestons les rebelles ! Nous disons qu’ils ne comprennent rien au tragique, puisqu’ils disent que l’héroïsme est une solution seulement pour l’homme, une solution contre la Providence ! Nous disons que notre héroïsme se reconnaît dans une Providence héroïque faite pour lui : pas la moindre tension entre son héroïsme et sa condition, au contraire un accord, une sorte de compréhension mutuelle qui fait le fond de la merveille tragique, de notre ivresse : cette compréhension qui est la définition de notre homme en fête ! Et l’on vient ici parler de fierté qui relève la tête ! On ose qualifier d’orgueilleuse et d’impudente notre attitude héroïque ! Alors que nous sommes plongés, non pas dans l’humilité, dans les pêchés, mais dans le plus profond respect, dans l’adoration d’une Providence tragique dont nous prenons conscience qu’elle est le bienfait suprême accordé à l’homme, qu’elle est ce qui le rend possible, ce qui lui permet d’avoir pour lui cette estime généreuse dont prétendent le priver les chrétiens ; cette estime qui lui permet d’affirmer une fois pour toutes cette vérité enivrante : « Je vaux la vie ». Comprend-on que notre estime pour nous-mêmes est d’abord une révélation de l’estime pour la Providence ? Que nous affirmons dans l’allégresse notre tragique parce que nous savons qu’il n’est qu’une partie du grand tragique qui nous fait vivre ? Vénération, adoration, amour, respect, voilà ce qu’est notre orgueil, notre héroïsme tragique ! Nous ne nous considérons pas comme ces malheureuses coquilles de Kierkegaard, nous nous considérons comme de merveilleuses réussites d’un tout plus merveilleux encore ! »

 

 

Pour le SOCLE

 

  Un retour à l’esprit antique, aristocratique. Voilà ce que nous propose Clément Rosset. L’homme tragique, que Rosset nomme également l’homme dionysiaque est l’aristocrate par excellence, par définition.

Comme cela a été dit dans la critique positive sur Les Religions de l’Europe du Nord et que révèle également la lecture de La Philosophie Tragique, l’esprit aristocratique a pour socle :

  • La reconnaissance de l’adversité comme nécessité.
  • Nécessité qui est Providence. Le combat est donc la valeur religieuse cardinale.
  • L’héroïsme comme allant de soi, n’étant associé à aucune forme de mérite.
  • Absence de mérite car absence de liberté. L’aristocratisme ne faisant que reconnaître la plus grande valeur des uns par rapport aux autres, non leur plus grande liberté d’être.
  • Notre être vu comme source de l’action (bien réelle) et non d’une hypothétique Liberté.
  • Le bonheur vue comme fuite, consolation et donc comme valeur antiaristocratique par excellence.
  • Bonheur auquel on oppose la joie, soit vouloir le monde, vouloir le Tragique, le faire sien et le faire chanter. Voilà notre sacré et ce qui nous permettra, comme le disait les Anciens, d’être pareils aux Dieux.

 

 

Les commentaires sont fermés.