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Les Religions de l’Europe du Nord, de Régis Boyer

« L’homme noble honore en lui-même le puissant, celui, également, qui fait preuve de puissance à l’égard de lui-même, qui s’entend à parler et à garder le silence, qui prend plaisir à exercer rigueur et dureté envers lui-même et a du respect pour tout ce qui est rigoureux et dur. « C’est un cœur dur que Wotan a placé dans ma poitrine », lit-on dans une vieille saga scandinave : voilà la juste expression poétique trouvée par l’âme d’un viking orgueilleux. »

Nietzsche, "Par-delà bien et mal"

 
 

« Les Grecs ne voyaient pas les dieux homériques au-dessus d’eux comme des maîtres, et eux-mêmes au-dessous des dieux comme des valets, ainsi que les Juifs. Ils ne voyaient en eux que le mirage des exemplaires les plus réussis de leur propre caste, partant un idéal, et non le contraire de leur propre être. On se sent parents les uns des autres, il se forme un intérêt réciproque, une espèce de symmachie. L’homme prend une noble idée de soi quand il se donne de pareils dieux, et se place dans une relation semblable à celle de la petite noblesse à la grande (...) »

Nietzsche, "Humain, trop humain"

 

 

Gwendal Crom, pour le SOCLE

La critique positive de Les religions de l'Europe du Nord au format .pdf

 

 

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  On reste fasciné lorsque l’on contemple la tradition fondamentale des Européens que d’aucuns nomme paganisme. Fasciné par cette singularité des religions européennes par rapport au monde extra-européen et fasciné par l’homogénéité existante entre ces différentes expressions d’une même tradition. Et que cette singularité européenne se porte dans le sang ou soit façonné par l’esprit soufflant sur nos terres (selon la théorie des climats de Montesquieu1) importe peu. Elle est et cela suffit. Comme le rappelle Dominique Venner dans Histoire et Tradition des Européens2, dès notre préhistoire, cette européanité est évidente. Les peintures rupestres européennes ont non seulement pour particularité de représenter majoritairement le monde animal quand le reste de la planète représente d’abord les membres du clan mais, fait plus puissant encore, ce particularisme pictural se retrouve dans toute l’Europe, de la Baltique à la Méditerranée, de l’Oural à l’Atlantique. Et là où l’Esprit se révèle à nous, c’est lorsque nous prenons conscience que cette homogénéité ne peut pas être le fruit d’une diffusion de proche en proche car ces peintures rupestres sont apparues sur des échelles temporelles bien trop petites, pour des populations trop éloignées les unes des autres. Quel est le sens profond de ces peintures ? Difficile de répondre. Mais il est quelque chose qui nous interpelle immédiatement. Elles montrent que pour les Européens, leur terre et ce qui partout y vit est sacré. 

  Lorsque nos ancêtres boréens se répandirent dans toute l’Europe, cette spécificité de l’Europe se fit plus éclatante encore. Celtes, Germains, Slaves, Latins et Hellènes partagent depuis l’origine une même vision du monde, portée par les mêmes Dieux et les mêmes valeurs. C’est le pilier central que constitue le tout-puissant Destin, l’importance accordée à la liberté qui, couplée avec le premier explique la formidable fureur de vivre animant les Européens face aux défis de l’existence. C’est l’immortalité à laquelle on n’accède que par le combat et la renommée comme le chante l’Iliade3 et le Hávamál4, que ce soit par la mémoire que nos descendants garderont de nos haut faits, ou par l’accès à un au-delà réservé aux braves (Valhalla chez les Germains, Champs-Elysées chez les Hellènes et les Romains). Européens ceux qui savent que notre Destin se joue ici et maintenant, et sachant cela, ne cherchent pas à le fuir, ni à le regretter5 (*). Européens ceux qui savent que « Polemos est le père de toutes choses » comme l’enseigne Héraclite6. La valeur polémologique et eschatologique du Destin est d’ailleurs évidente lorsque l’on récite l’Iliade : « Zeus nous a envoyé ces maux, afin que nous soyons célébrés à jamais par tous les hommes à venir » (VI, 357-358)3.

  L’esprit tragique, la nécessaire recherche de gloire, le serment vu comme le pilier central de toute architecture morale (les Dieux eux-mêmes chutent lorsqu’ils se parjurent), la croyance en un monde ordonné par la volonté des hommes comme par celle des Dieux, soit un Cosmos auquel on se doit de participer (Ases et Dieux Olympiens prenant l’ascendant sur les anciennes forces chaotiques de la nature7), la vision trifonctionnelle du monde comme l’ont révélée les travaux de Georges Dumézil8, monde régi par l'interaction perpétuelle de principes antagonistes ainsi que leur dépassement dialectique par leur union9, tout cela brille partout en Europe comme dans le cœur de ses enfants depuis des temps immémoriaux et scelle ici leur indéfectible singularité.

  Cette entrée en matière a ici pour but de faire comprendre à quel point la tradition religieuse germano-scandinave est une porte. Une porte d’entrée donnant sur la grande Tradition européenne dont procèdent toutes les autres traditions religieuses de notre continent.

  Ce qui frappe enfin lorsque l’on revient à la tradition germano-scandinave, c’est son caractère intrinsèquement aristocratique. Comme le remarque Nietzsche en ouverture de cette critique positive, on ne pourrait rêver meilleures conditions de Züchtung10 (**), de meilleures conditions permettant l’avènement d’une élite légitime. La tradition germano-scandinave rappelle le rôle principal d’un système de valeurs, d’une vision du monde : façonner l’Homme comme le forgeron modèle les lames par son marteau. La forge relevant à la fois de l’Art et de la Guerre, ce qui en sort sera par essence destiné au Beau et au Combat. On se permettra à nouveau une analyse comparative pour remarquer que les poètes ont toujours relevé du premier ordre (celui, entre autres, du sacré) dans la tradition européenne. Scaldes, aèdes, bardes, tous chantent le sacré, les hauts-faits de nos aïeux. Mémoire et donc immortalité, esthétique et combat, c’est-à-dire esthétique et volonté dans une perspective tragique, sont liés et scandés par le poète. Faire vivre le mythe à travers les hommes, c’est donc bel et bien les façonner. Ceux que l’on forge au sein du mythe, ce ne sont pas les ancêtres mais leurs descendants.

 

Porter le sacré en soi et avec les siens

 

  Pour reprendre les termes de Jean-Yves Le Gallou, l’Europe est l’homme malade du monde11. Ce n’est évidemment pas le monde qui en est responsable mais bien l’Europe elle-même qui a donné naissance à sa propre maladie. Cette maladie a un nom : l’universalisme. Et les droits de l’homme12 semblent en être les ultimes symptômes avant que l’Europe ne ferme définitivement les yeux. Vu comme aboutissement d’une démarche philosophique ou autre, l’universalisme ne poserait pas autant de problèmes mais nous parlons ici d’un universalisme pris comme point de départ. La conclusion de cette tragédie pluriséculaire est que l’Europe ne sait même plus qui elle est et n’a plus la capacité de faire la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, entre ce qui relève du « nous » et ce qui relève de « l’autre ». Plaider pour la levée de barrières, la recréation de frontières, de limites, est pour ainsi dire voué à l’échec si le cœur de notre identité ne repose pas sur un particularisme, une altérité fermement établie et ressentie, partagée par chacun d’entre nous. De manière générale, toute insertion dans un projet civilisationnel n’est pas concevable sans une conscience identitaire tellement forte que l’on n’en viendrait même pas à questionner (au sens premier du terme) son existence.

  Si le cœur de ce que nous sommes n’est pas sacré, alors il ne pourra qu’être secondaire, subalterne de ce que nous partageons avec le reste de l’humanité. Cette sacralisation, ou plutôt la reconnaissance du caractère sacré de ce nous sommes et de ce que nous fûmes (c’est-à-dire nos ancêtres), de l’éternité que notre terre et notre lignée portent, de nos valeurs comme de nos sensibilités est le cœur du paganisme. Et la religion fondamentale nordique n’échappe pas cette règle.

  Avant d’aborder celle-ci, permettons-nous ces dernières interrogations. Comment surmonter le cataclysme de l’individualisme, préfiguration de la société atomisée et liquide dont nous constatons l’avènement ? Comment reconstruire une communauté de sang et de destin à partir d’Européens attachés à leur individualité depuis des temps immémoriaux comme nous le montre nos plus anciens textes ? Car il ne s’agit pas de choisir entre l’individu et le groupe, de sacraliser l’un aux dépends de l’autre, chose qui plus est bien impossible au regard de la situation présente, mais de réconcilier l’un et l’autre, de les intriquer en quelque sorte. Et en portant notre regard vers le Nord, c’est ce que nous apercevons.   

 

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La famille, indispensable relais du sacré

 

  Dans la tradition nordique, l’individu est dépositaire de deux formes de sacré. L’une lui a échue en tant qu’individu, c’est la gaefa, qui a la même racine que l’anglais gifted (doué), gift (cadeau) et qui désigne la bonne fortune dont le Destin l'a gratifié13. L’autre lui vient de ses ancêtres et est nommée hamingja. Elle renvoie à la part de sacré attachée à sa famille, que chaque membre partage et qui se transmet de génération en génération. L’une ne va pas sans l’autre mais toutes deux restent différentiables. On pourrait dire, pour reprendre une certaine phraséologie, qu’elles sont synthétiquement disjointes.

  Concernant la gaefa, Régis Boyer nous apprend que : « C’est ce que le Destin a concédé à l’homme, son lot, dirions-nous. Il faut remarquer que cette capacité est individuelle, elle ne s’étend pas à toute la famille ou au clan. Ensuite, qu’elle n’est pas acquise une fois pour toutes : le gaefumadr, l’homme qui a la gaefa, est susceptible de la perdre s’il a dérogé, et inversement, à force de courage, l’ogaefumadr, celui qui n’a pas eu la gaefa, est capable de l’acquérir. Nous possédons même, avec la saga de Hrafnkell, prêtre de Freyr, un bel exemple, littéraire à souhait il est vrai, de gaefumadr qui a déchu, puis qui a su retrouver par son énergie sa fortune première. Ici à qui ose entreprendre il n’est rien d’impossible. Voici donc la notion de destin individualisée et prise en charge. Le Germain n’a pas choisi d’être tel qu’il est. Mais il lui appartient : 1) de connaître ce qu’il est, 2) de l’accepter sans barguigner, 3) de l’assumer ».

  Connaître ce que l’on est et l’assumer. Voilà la première leçon que tout homme recevra de notre Tradition fondamentale. C’est également ce que nous enseigne le Gnothi seauton gravé sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes. Comme le rappelle ici Régis Boyer, il n’est nulle fatalité dans notre Tradition mais on ne saurait se soustraire à ses responsabilités, pas plus que l’on ne pourrait maudire les Dieux de ce qu’ils nous ont donné. Et notre première responsabilité, c’est d’honorer cette part de sacré, de divin qui a été mise en notre sein. Cette capacité, cette liberté à mettre son destin en marche, à l’individualiser pour reprendre les termes de Régis Boyer, porte un nom : c’est le mattr ok megin (« pouvoir et don de réussir » que l’on serait tenté de traduire par volonté de puissance ou plus précisément Wille zur macht). C’est également par le mattr ok megin que l’on fait résonner sa hamingja, leg transmis de génération en génération. Car comme il a été dit précédemment, dans la tradition du Nord, le Destin ne se penche pas uniquement sur les individus, il se penche sur les familles, les clans. Si une famille a pour elle une grande destinée, tous les membres directs ou indirects de cette famille sont responsables de sa préservation. Comme pour la gaefa, la hamingja peut être renforcée ou perdue. Elle n’est pas quelque chose de subie mais que l’on fait sienne : « De même qu’il est laissé à l’individu liberté de faire valoir ce qui, de lui, remonte au divin, de même il appartient à la famille et au clan de préserver d’abord, de cultiver ensuite, de faire éclater enfin ce don. Tacite insistait déjà sur l’importance primordiale de la famille chez les Germains14: nous comprenons maintenant pourquoi. Ce trait subsistera pratiquement jusqu’au XIIIe siècle, dans la mesure où l’on peut dire, d’ailleurs, qu’il ait jamais disparu».

  On le voit, c’est un individu habité qui se dessine dans la tradition germano-nordique. Un individu habité par son destin, relié par lui au divin (le Destin étant le divin par excellence) et qu’il met en marche par sa liberté, sa puissance : son mattr ok megin. Et pour mettre ce Destin en marche, le relais familial, clanique, populaire, est indispensable. Il n’existe pas dans la tradition fondamentale européenne d’individualité nue, libre de toute appartenance comme le rappelle Alain de Benoist9. Il n’existe que des personnes membres d’une famille, d’un clan, d’une cité (la personne étant l’individu plus ses appartenances). Et c’est cette famille qui donne le cadre d’expression du sacré, c’est-à-dire de toute chose. C’est au sein de la famille, du clan que le culte cristallise le sacré irriguant notre monde.

  Comme nous l’avons dit en préambule, la gaefa comme la hamingja constituent d’abord la capacité à accumuler gloire et renommée. Renommée qui pour être effective doit être chantée donc reconnue par le plus grand nombre. Renommée qui est la seule garantie d’immortalité, par la mémoire ou par l’accès au Valhalla. Le Hávamál (« les Dits du Très-haut », c’est-à-dire Odin) est d’ailleurs éloquent à ce sujet :

 

Meurent les biens,

Meurent les parents,

Et toi, tu mourras de même;

Mais je sais une chose

Qui jamais ne meurt:

Le jugement porté sur chaque mort.

 

  On n’insistera jamais assez sur la profonde valeur morale du paganisme européen. Chacun a pour tâche de donner le meilleur de lui-même, de viser l’excellence. Il n’y aura pas de suprême consolation pour les lâches et ceux qui auront refusé de se confronter au monde. Le Valhalla n’accueillera en effet que ceux qui sont tombés au combat. Là, les occis pourront se battre chaque jour et festoyer chaque nuit jusqu’à ce qu’ils soient appelés pour la bataille finale qui permettra au Cosmos de renaitre (c’est le Ragnarök). Dans la vie comme dans la mort, le combat encore et toujours. Ces enseignements nous parlent d’autant plus aujourd’hui. Alors que l’Europe semble vouée à disparaitre, dans sa chair comme dans son âme, il nous est rappelé que si nous disparaissons en tant que peuple, plus personne ne chantera notre histoire. Il nous est rappelé que si nous refusons le combat, c’est notre essence même, la part de sacré que nous portons que nous souillons. Nos ancêtres, nos Dieux, notre mémoire ne nous survivront pas car ni nos ancêtres, ni nos Dieux, ni notre mémoire n’appartiennent à un autre peuple que le nôtre.

 

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La chasse sauvage d'Odin. P.N. Arbo (1872)

 

  De fait, comme le souligne Régis Boyer, la religion nordique n’est pas une religion d’ascèse, de contemplation. C’est une religion qui est faîte pour être vécue. A travers le rite certes, mais d’abord et avant tout en incarnant les valeurs, en appliquant les principes qui la sous-tendent, en faisant sien le Destin par le combat. Celui qui se suffira de l’adoration béate des Dieux sera regardé au mieux avec curiosité, au pire avec mépris. L’honneur, la droiture, les serments, la force, la piété filiale, le consentement au Destin, la fierté, la protection des siens et le respect des ancêtres… toutes ces choses ne se proclament pas, elles se vivent.  

  Habité par le Destin, habité par le sacré, on comprend pourquoi le parjure est la plus grave des fautes dans le Tradition fondamentale européenne. On comprend également pourquoi toute humiliation ne saurait rester impunie. Dans les deux cas, il y a atteinte à la part de sacré que l’on a en soi. On comprend enfin pourquoi le suicide (hors cas d’honneur évidemment) est inconnu du monde germano-nordique : ce serait là aussi souiller cette part de sacré. La honte devient l’une des pires choses à ressentir ;  la repentance, exclue.

 

Chevaucher le Destin

 

  Quelle était la relation qu’entretenaient les Germains avec leurs Dieux ? C’était, pour reprendre les termes de Nietzsche, la relation qu’entretien la petite noblesse avec la grande. C’est ce qui permit d’ailleurs à certains auteurs chrétiens d’avoir une interprétation évhémériste des mythes fondateurs européens, leur enlevant ainsi toute dimension religieuse. Cette volonté de bonnes relations avec les divinités, vues comme de proches parents, scellait la nature sacrée de l’homme. Il n’y avait pas différence de nature mais d’intensité entre les hommes et les Dieux. Ces derniers étaient vus comme des absolus, des incarnations parfaites de ce qui est grand et sacré en l’homme. Cette parenté était si manifeste que les anciens Scandinaves pouvaient aller jusqu’à se lier avec une divinité particulière, qu’ils appelaient alors caeri vinur (ami très cher)15. Chaque Dieu représentait une part du sacré du monde. Honorer les Dieux, se lier à eux, c’était honorer ce sacré dans lequel chacun baignait à tout instant.

 

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Le Dieu Heimdall apportant aux hommes les dons des Dieux. Niels Asplund (1907)

 

Parmi les Dieux, on s’attardera volontiers sur la figure d’Odin, le plus grand d’entre eux et représentant la première fonction : celle du sacré et de la souveraineté. Régis Boyer nous dit à son sujet qu’il « sait tout, y compris le meurtre de son fils Baldr, qu’il ne peut empêcher ; est le grand voyant, le grand sorcier, le maître des élus qui meurent pour lui au combat et auxquels il envoie ses messagères, les valkyries. Dieu de la guerre et de la puissance par tous les moyens, y compris la fourberie, il est surtout le dieu des morts mais certains de ses aspects sont si bien liés à la fécondité que F. Ström se demande si lui et Freyr ne descendraient pas d’une même souche16. En tout cas, haute est son antiquité : son culte est attesté dès l’âge de bronze par l’archéologie, la toponymie et les gravures rupestres. Tacite l’assimile à Mercure, à cause du culte des morts et du fait qu’il est dieu du commerce (Farmatyr : dieu des cargaisons) ».

Odin est fascinant à plus d’un titre et l’on comprend en quoi il est le Dieu le plus important alors que les germano-scandinaves lui préfèrent Thor. En effet, on le voit bien ici, Odin est une personnification du Destin, plus précisément la figure du consentement au Destin. C’est un Dieu qui peut accorder ses faveurs à un camp et brusquement les reporter sur le camp adverse, sans raison apparente. Il est certes Dieu des morts, mais des morts qui ont fait face à la mort jusqu’à la dernière seconde. A ceux qui seront morts au combat et à eux seuls Odin ouvrira les portes du Valhalla. Prendre ses responsabilités jusqu’à consentir au suprême sacrifice, voilà ce qu’enseigne la vénération du Très-haut. Les notions de bonheur, de liberté béate, notions par essence anti-aristocratiques, sont absentes ici. Pour acquérir la sagesse et la connaissance, Odin lui-même consent au sacrifice. Dans le Hávamál, Odin nous dit :

 

Je sais que je pendis

A l’arbre battu des vents

Neuf nuits pleines

Navré d’une lance

 

Et donné à Odinn,

Moi-même à moi-même donné.

A cet arbre

Dont nul ne sait

Dont proviennent les racines.

 

Point de pain ne me remirent

Ni de coupe ;

Je scrutai en dessous,

Je ramassai les runes,

Hurlant, les ramassai

De là retombait

 

Neufs chants suprêmes

J’appris du fils renommé

De Bölthorn, père de Bestla

Et je pus boire du précieux hydromel

Puisé dans Odrerir

 

Alors je me mis à germer

Et à savoir,

A croitre et à prospérer,

De parole à parole

La parole me menait,

D’acte en acte

L’acte me menait.

 

Cet arbre auquel pend Odin pendant neuf nuits et qui se nomme Yggdrasill représente l’axe du monde, c’est le Cosmos et ce qui le structure. Claire allégorie du Destin, ce n’est pas un hasard si au pied de ses racines se trouvent les Nornes qui filent les destins des hommes et des Dieux, pas un hasard si Odin s’y est rendu, pas un hasard si « Yggdrasill » signifie « monture d’Odin » (Ygg est un des anciens noms d’Odin et signifie « redoutable »). « Moi-même à moi-même donné » nous dit Odin. C’est le Destin qui revient à lui-même, c’est le Destin fait Dieu qui reconnait la Puissance qui l’irrigue et l’a façonné comme il irrigue et façonne le monde. C’est enfin le Destin que l’on chevauche, nous offrant la pleine connaissance de notre destination, qu’en hommes et en Dieux libres nous rejoindrons sans coup férir, accomplissant le sacré dont nous sommes les hérauts.

 

Aristocratie

 

Ce qui se dessine lorsque l’on contemple notre Tradition, lorsque l’on en contemple l’expression germano-nordique, c’est une conception aristocratique du monde, du sacré (l’un impliquant l’autre comme nous le voyons à présent). Tout d’abord, et comme nous l’avons vu précédemment, le paradis, le Valhalla est réservé aux combattants et pas n’importe lesquels, ceux tombés au champ d’honneur. On ne saurait faire plus aristocratique comme conception de la vie après la mort. Ensuite, les notions de bonheur, qu’elles soient terrestres ou relevant d’un au-delà hypothétique, sont absentes. Cette précision est d’importance en effet. Si nos ancêtres n’ignorant pas le bon temps et les mille et une manières d’en prendre, ils considéraient le bonheur comme une conséquence et non comme la cause de leurs actes. Figurons-nous un seul instant un aristocrate se voyant révéler le secret de l’existence comme étant la poursuite du bonheur. A supposer qu’il n’éclate pas de rire, on imagine aisément l’incompréhension puis le mépris se dessiner sur son visage.  

Analysant Le grand cycle de Sigurdr, meurtrier de Fafnir, qui donnera la célèbre Chanson des Nibelungen, plus tard mis en scène par Richard Wagner, Régis Boyer insiste sur ce fait : « Une analyse de caractère sociologique apporte plus de certitudes. Ces textes dépeignent un milieu et une mentalité nettement aristocratiques (à l’exception de l’Atlamál) et mettent l’accent, contrairement aux poèmes mythologiques souvent, sur des critères appropriés : absence d’arrière-plan populaire, mépris des esclaves, culte de la prouesse, haute conscience du rang. Ils n’insistent guère sur la nationalité ou l’ethnie. Ce sont de puissantes personnalités, des individus de taille exceptionnelle qui nous sont présentés là et s’ils s’inscrivent dans un cadre, c’est celui du clan, du lignage ».

 

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N’est-ce pas précisément ce que décrit Nietzsche dans « Par-delà bien et mal » dans la section intitulée « Qu’est-ce qui est noble » ? : « Une ultime différence fondamentale : l’aspiration à la liberté, l’instinct du bonheur et les raffinements du sentiment de liberté, cela appartient aussi nécessairement en propre à la morale d’esclaves que l’art et l’exaltation dans la vénération, dans le dévouement, constituent le symptôme régulier d’un mode de pensée et d’évaluation aristocratique » ou encore : « Est méprisé celui qui est lâche, le peureux, le mesquin, celui qu’anime la pensée de l’utilité étriquée ; et aussi le méfiant au regard servile, celui qui s’humilie, l’espèce d’hommes pareille aux chiens, qui se laisse maltraiter, le flatteur qui mendie, et surtout le menteur : c’est une croyance fondamentale de tous les aristocrates que le commun du peuple est menteur : « Nous les véraces » - voilà comment se désignaient les hommes de la noblesse de la Grèce antique ».

C’est enfin la posture que l’on adopte vis-à-vis de ses devoirs et des valeurs fondamentales que sont la bravoure, l’intégrité, le dévouement, la vénération de ce qui est élevé, du beau et du bon que l’on retrouve. Ethique aristocratique encore une fois et qui découle directement de la posture que l’on adopte vis-à-vis du Destin. Tout comme l’on se doit de ne point s’émouvoir de la marche du monde, tout comme c’est un devoir sacré que de faire sien le Destin, l’héroïsme va de soi. Et de fait, toute gloire apparaît non plus comme une récompense mais comme une reconnaissance. Reconnaissance de la plus grande naissance des uns par rapport aux autres, de leur plus grande volonté, de leur plus grande santé, de leur plus grande puissance. Il n’existe pas d’héroïsme égalitaire ou de héros « du quotidien ». Il n’est que des hommes de plus ou moins grande extraction, bénis par la vie ou le ventre de leur mère, prêts à se fracasser s’il le faut sur les vagues du Destin :

« Sur le plan éthique et philosophique, ce sont par excellence ces poèmes qui permettent de vérifier les vues exposées à loisir dans l’essai sur le sacré chez les anciens Nordiques. Fait remarquable : l’héroïsme y est considéré comme acquis, il se passe de démonstration, les relations détaillées de prouesses sont rares, les faits épiques sont notés à leurs résultats, on ne nous en donne pas souvent la relation. Comme s’il allait de soi que, quand on s’appelle Helgi ou Sigurdr ou Gunnarr, l’exception dût être la règle. Mentalité aristocratique, comme on vient de le dire »

 

Le monde en face

 

Aujourd’hui que reste-t-il de tout cela ? Notre tradition fondamentale n’est-elle plus qu’un murmure des temps anciens ou s’apprête-t-elle à redevenir le grand tumulte qui souleva les cœurs et les âmes de nos plus lointains ancêtres ? Dans un monde façonné par plusieurs siècles de rationalisme, où Dieu est mort, comment revenir au sacré alors que tout semble nous barrer la route ? A dire vrai, notre seule barrière est métaphysique. Nous avons encore une conception judéo-chrétienne de la foi, de la religion, c’est-à-dire une conception transcendantale, allant au-delà des sens et de la logique. Certains rejettent alors en réaction toute forme de rationalité, se réfugiant dans un christianisme ou un paganisme magiques. Ce n’est pas le rationalisme, la raison raisonnante qui est en cause cependant. Certes, rien de plus vrai que de constater le désenchantement du monde. Rien de plus vrai également que de constater que la sécularisation d’une religion plaçant Dieu hors du monde, un Dieu agrégeant sur sa personne toute forme de sacré, en est la cause. Et personne de sensé ne niera que le rationalisme en empêche le retour. Mais ensuite ? Nous nous bornons encore à vouloir voir le religieux comme une expérience personnelle et intérieure là où tout le paganisme nous dit qu’il se trouve dans nos actes. Le sacré ne se vit qu’à mesure qu’il se fait vivre. Pour contourner le mur que constitue le rationalisme, seul le paganisme est à même d’offrir une réponse. Même l’agnostique et l’athée peuvent faire vibrer le sacré si leurs actes « parlent ». Car n’est pieux que celui qui perpétue l’âme de ses ancêtres. Par ses combats, par sa tenue, par les enfants auxquels son couple donnera naissance. Le paganisme ne craint ici ni la raison, ni la foi. Il ne s’oppose pas à eux ni ne les oppose entre eux. Et si la raison et la foi guident les actes du païen, seuls ces derniers peuvent mériter l’adjectif de sacré. Cela ne suppose pas d’avoir érigé des temples, ni de connaitre par cœur les textes anciens, pas plus qu’il n'impose une manière unique de croire. Il n’impose pas même de croire à l’existence physique des Dieux. Que sont nos Dieux ? Des êtres de chair et de sang ? De purs esprits ? Nos ancêtres ? L’âme de nos ancêtres ? Des archétypes ? Personne ne saurait se prononcer sérieusement sur la question. Mais une chose est sûre. Nos Dieux sont.

Les temps qui s’annoncent ne sont pas les temps derniers pour les Européens. Ils constituent au contraire le moment qui permettra de boucler la boucle, de commencer un nouveau cycle, de faire rejaillir la source première. Ces temps parlent pour nous. Face au déferlement migratoire, nous seuls affirmerons notre irréductible différence et rejetteront toute forme de communion avec ceux qui nous remplacerons à terme. Face aux temps très durs qui s’annoncent, nous seuls affirmerons le caractère sacré du combat et comme seul critère capable de juger de la valeur d’un homme. Face à l’égalitarisme, nous seuls porterons l’idéal aristocratique. Face à la disparition programmée des Européens, nous seuls honorerons nos origines, nos terres de la plus religieuse des façons qui soient. Face au culte de la repentance, nous seuls le désignerons comme blasphème pur et simple. Face à l’individualisme, nous seuls affirmerons qu’il n’est point d’immortalité sans lignée. Face au fatalisme, nous seuls assumerons notre Destin jusqu’au bout. Nous rejetterons toute promesse, sachant que ce Destin, notre Destin, se joue ici et maintenant.

 

 

 

Pour le SOCLE

 

  • Assumer notre Destin, assumer le tragique de l’existence est la condition de toute grandeur et la source de toute aristocratie.
  • Seul le combat est juge de la valeur d’un homme.
  • Le sacré se fait vivre par les actes, non par une expérience intérieure, individuelle.
  • Honorer les nôtres, de nos ancêtres à nos enfants.
  • Nous possédons en nous la liberté, la force et le devoir de mettre en marche notre Destin. Nous et ceux de notre lignée, en partageons la responsabilité.
  • Notre terre, de l’Atlantique à l’Oural, du Cap Nord à Delphes, est sacrée.
  • Nous ne partageons rien de sacré avec ceux qui viennent de terres situées hors d’Europe. Notre sacré n’est pas le leur. Le leur n’est pas le nôtre.
  • L’immortalité ne sera accordée qu'à ceux tombés pour les leurs. Que ce soit par les chants de la mémoire ou par un au-delà où nous trinquerons éternellement à la gloire des nôtres.

 

 

 

Notes

* : Il convient de rejeter la fausse interprétation du tragique que nous a légué le romantisme. Aller vers son Destin en se lamentant du sort que celui-ci nous a fait est par définition on ne peut plus anti-tragique. On se rapportera à Nietzsche et à Clément Rosset (en particulier5) sur le sujet.  

** : « Élevage ». Soit les moyens et les conditions qui permettront, à terme, l’avènement du surhomme. On sera tenté de remplacer « surhomme » par « aristocrate ». D’après Patrick Wotling10 : « il s’agit de savoir dans quel sens il faut orienter le développement de l’homme de manière à le faire progresser vers une plus haute valeur, et quels sont les moyens qui permettent d’agir de manière sélective sur une structure pulsionnelle donnée ».

 

Bibliographie  

  1. L’Esprit des lois. Montesqieu. GF Flammarion
  2. Histoire et tradition des Européens. 30 000 ans d'identité. Dominique Venner. Editions du Rocher
  3. L'Iliade. Homère. Traduit du grec par Fréréric Mugler. Babel
  4. Les religions de l’Europe du Nord. Régis Boyer / Eveline Lot-Falck. Fayard-Denoël
  5. La philosophie tragique. Clément Rosset. PUF
  6. Héraclite-Fragments. Marcel Conche. PUF
  7. Théogonie. Hésiode. Folio Classique
  8. Jupiter, Mars, Quirinus. Georges Dumézil. NRF Gallimard
  9. Comment peut-on être païen ? Alain de Benoist. Albin Michel
  10. Par-delà bien et mal. Nietzsche. GF Flammarion
  11. Ni Lampedusa, ni Bruxelles, être Européen !
  12. Au-delà des droits de l'homme. Alain de Benoist. Editions Pierre-Guillaume de Roux
  13. Njáls saga: A Critical Introduction. Lars Lönnroth. University of California Press
  14. La Germanie. Tacite. Editions Paléo
  15. Le sacré chez les anciens Scandinaves, de Régis Boyer. Critique positive de Marco Bulat
  16. Nordisk Hedendom. Tro och sed i förkristen tid. Folke Ström. Göteborg

 

 

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