Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

De l'Océan, Pythéas

  "Il était philosophe, astronome, mathématicien, géographe et capitaine de navire. Il était surtout grand conteur." - Charles Maurras, Le Repentir de Pythéas, texte paru dans L'Ermitage, vol. 4, janvier-juin 1892, p. 1-7.

 

 

Le voyage entrepris par Pythéas au quatrième siècle avant notre ère montra aux Européens la longue parenté qui les unissait de la Méditerranée aux terres les plus septentrionales de notre continent.  Aujourd’hui on reste fasciné lorsque, à la lecture de ces lignes, on peut contempler les persistances de l’esprit européen, vision du monde comme mode de vie. Persistances témoignant de la puissance de volonté animant les fils et filles de Borée qui, malgré les affronts du temps et de l’histoire, surent rester eux-mêmes, contre vents et marées… Pythéas incarne lui-même cette éthique et cette soif d’aventure qui le portent lui et tant des nôtres au-delà des mers et de l’Océan, afin d’y explorer l’inconnu et de retrouver ce que nous sommes.

 

Gaspard Valènt, pour le SOCLE

La critique positive de De l'Océan au format .pdf

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Pythéas (palais de la Bourse à Marseille). Par Auguste Ottin

 

Pythéas est un Grec et un Gaulois né aux alentours de 380 av. J.-C dans la République de Marseille. Fondée en 600 av. J.-C. par l'alliance de Grecs Ioniens et de Gaulois Segobrigiens, c'est un important port orphelin de mère. En effet, Phocée, sa mère patrie, avait été rasée par les armées perses en 546 av. J.-C., et ses habitants s'étaient réfugiés dans les ports phocéens de Nice, Antibes, Marseille, Avignon, Agde, Le Brusc, Cannes, Elée et Ampurias. Cette invasion perse chassant définitivement l'Europe des côtes occidentales de l'Asie où les conquêtes hellènes l'avaient portée. Ces cités phocéennes avaient résisté main dans la main avec des peuples gaulois contre Carthage, qui les avait attaquées sur ordre perse. Dans cette guerre, le roi de Tartèse, fidèle ami des Grecs, avait apporté son soutien aux Ioniens et aux Gaulois. Peu avant, il avait même donné sa cité d'Alalia, en Corse, à des Marseillais fuyant leur cité détruite par les Carthaginois. C'est l'actuelle ville d'Aléria, dont les habitants revendiquent fièrement leur origine ionienne et les deux millénaires et six siècles de présence sur l'île. Après avoir remporté sa victoire sur les Phéniciens de Carthage, Marseille entend les concurrencer dans le commerce de l'ambre et de l'étain. C'est la raison supposée du voyage de Pythéas. La République massaliote est gouvernée par les six cents timouques, tous pères d'une famille présente à Marseille depuis au moins trois générations. Ils sont nommés à vie et présidés par un haut conseil de quinze membres, dont trois constituent une commission supérieure. Enfin, l'un d'eux reçoit le souverain pouvoir. Les lois sont celles des Ioniens et sont gravées en plein air sur le port. Vers 330 av. J.-C., les timouques décident d'envoyer un citoyen explorer et décrire l'ensemble de l'Europe. Les raisons de ce voyage sont à la fois curieuses, commerciales et scientifiques. C'est âgé de la cinquantaine que Pythéas, citoyen pauvre, partit sur une flotte harnachée par la République de Marseille aux confins de son continent.  Afin de dresser sans erreurs sa carte, il commença par calculer avec précision la latitude de son point de départ et tomba sur la mesure de 43° 16' 16, ce qui est exact. Ayant pris sa mesure au midi de l'équinoxe de printemps, il la renouvela au midi du solstice d'été, la différence lui donnant la mesure de l'obliquité de l'écliptique, soit 23° 46', ce qui est à peu près exact, l'imprécision venant de la rudimentarité de ses outils de mesure et non d'une erreur de calcul. Au retour de son périple, Pythéas rentrera dans sa cité où il rédigera un ou deux livres, le traité De l'Océan et une Description de la terre, à moins qu'il ne s'agisse du même ouvrage. Hélas, tous ses écrits disparaitront dans l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, allumé en 642 sur ordre du sultan Omar. Ce seront alors un million d'ouvrages qui partiront en fumée, effaçant la civilisation classique de l'Afrique et de l'Asie, où les conquêtes d'Alexandre le Grand l'avaient portée. Aujourd'hui, on estime avoir sauvé moins de 0,1% des ouvrages de l'Antiquité classique. C'est toute l'origine de notre civilisation dont les musulmans sont les fossoyeurs, ne l'oublions jamais. Pour reconstituer le voyage de Pythéas, nous nous sommes appuyés sur plusieurs ouvrages antiques le citant explicitement, ou s'y référant de manière implicite, mais évidente. La Géographie de Strabon et l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien furent les principales sources. Vinrent ensuite, dans le désordre, les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes, poème épique sur l'aventure des Argonautes et seul ouvrage conservé de celui qui fut, au IIIe s. av. J.-C., directeur de la Bibliothèque d'Alexandrie ; les Rivages maritimes du Toscan Avienus, périple rédigé au IVe s. dont il ne nous reste que des bribes ; la Théorie circulaire des corps célestes du stoïcien Cléomède, traité d'astronomie du Ier s. dont les données surprennent par leur exactitude, c'est le seul ouvrage que l'on conserve de cet auteur ; les restes conservés des Ethniques d'Etienne de Byzance, ouvrage du VIe s. ayant disparu lors de la colonisation musulmane de l'Empire romain d'Orient ; l'Isagoge de Geminos, traité d'astronomie du Ier s. av. J.-C. et seul des trois ouvrages de cet auteur qui nous soit parvenu ; les trois Commentaires sur les Phénomènes d'Euxode et Aratos, seuls textes ayant survécu de l'immense œuvre du géographe, astronome et mathématicien du IIe s. av. J.-C. Hipparque, le reste ayant péri dans les seules lumières que l'Islam ait su allumer ; les Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César ; le Périple de la mer extérieure du géographe et navigateur Marcien d'Héraclée, rédigé au Ve s. av. J.-C., perdu dans l'incendie de 642 et plus connu que par quelques fragments ; la Chorographie de Pomponius Mela et la Germanie de Tacite.

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Statue du Dieu Asclepios à Ampurias

 

L'Aquitaine et l'Ibérie

Après avoir rendu hommage aux dieux Apollon Delphinios, protecteur des marins, et Artémis, protectrice des Ioniens, Pythéas met cap vers l'occident pour atteindre le port de Rhodanusia, situé à l'embouchure du Rhône à l'endroit de l'actuel lieu-dit d'Espeyran, sur la commune de Saint-Gilles. C'est le territoire des Ligystes, peuple ligure dominé par les Gaulois. Il retrouve plus loin sa patrie dans le port d'Agatha, actuelle Agde et antique comptoir massaliote. Ce sont ensuite les côtes du belliqueux peuple ligure des Hélicyses, qui possèdent Narbo, actuelle Narbonne et l'un des trois plus grands ports de Gaule avec Marseille et Corbilo. Aujourd'hui, les vestiges antiques du port de Narbonne, récemment retrouvés au lieu-dit Saint-Hippolyte, vont être détruits au profit d'un lotissement de 4500m2. Pythéas longe ensuite les côtes des Sardons, Ligures occupant l'actuel Roussillon.  Il dépasse les Pyrénées, frontière entre la Ligurie et l'Ibérie marquée par un temple dédié à l'Aphrodite pyrénéenne, probablement situé sur le cap de Creus. Pythéas accoste ensuite à Amporios, autre port massaliote et actuelle ville d'Ampurias, où l'on a retrouvé les vestiges d'un Asklepieion et d'un temple dédié à Zeus. Dans cette ville, les locaux, les Indicètes, vivent en voisins avec les Grecs et les lois de la ville sont un mélange entre celles de ces deux peuples. Les Indicètes sont divisés en quatre tribus et possèdent les villes de Rhoda, actuel Roses, et Juncaria, actuelle La Jonquera. Ils sont fiers et farouches et habitent les Pyrénées jusqu'à la route menant en Gaule et qu'on peut situer à Andorre. A l'occident sont les Callaïques, véritables Pyrénéens. Cette nation montagnarde aurait accueilli, selon Asclépiade de Myrlée, qui vécut chez les Turdétans dont nous reparlerons, Amphiloque et d'autres membres de l'équipage d'Ulysse. Ils y auraient fondé les villes d'Hellenes et d'Amphilochi. Au sud se trouvent Barcino et Tarraco, aujourd'hui Barcelone et Tarragone, où on lui fait excellent accueil. Peu avant Adra, dans les montagnes, est la cité d'Odyssea, qu'Ulysse visita et où se trouve un important temple dédié à Athéna. Entre Adra et Malaga vivent les Exitans, qui font d'excellentes salaisons. A l'orient se trouvent les deux îles Pityuses : Ebysus - actuelle Ibiza - et Ophuissa - actuelle Formentera. Et les deux îles Gymnésies, dont l'une est grande et comporte deux villes : Palma et Polentia, il s'agit de Majorque ; et l'autre plus petite, il s'agit de Minorque. Les habitants de ces îles sont pacifiques mais tirent très bien à la fronde. Le sud-est de l'Ibérie est le pays de Massia, terre des Massiens, ou Mastiens. Viennent ensuite les Eleusiniens, possesseurs du port de Xéra, aujourd'hui Xérès. Enfin, l'Andalousie est le pays des Turdétans, le plus civilisé des peuples ibériques. Ils disent maîtriser une écriture, qui est différente de celle des Grecs et des Phéniciens, écrire des poèmes, réciter des mythes, tenir des annales historiques, obéir à des lois et être gouvernés par une dynastie depuis six mil ans. Ce peuple est celui qu'Hérodote appelle les Tartésiens, et qu'il dit fort civilisés. Leur Constitution remonterait à la nuit des temps et aurait été gravée sur deux tablettes de cuivre, qu'ils auraient envoyé au sanctuaire appolinien de Delphes. Leur capitale, Tartèse, appelée Tarsis dans la Bible, fut ensevelie sous les eaux à une date indéterminée au cours de l'Age du bronze, et repose encore sous la vase du Guadalquivir. L'âge de six millénaires que ce peuple se donne peut paraître présomptueux, mais concorde avec les connaissances archéologiques. C'est effectivement au VIe millénaire que les premiers agriculteurs parvinrent dans la péninsule ibérique, où ils s'installèrent en Andalousie, donnant naissance à une culture néolithique appelée almariense, dont l'origine semble égéenne. Les premiers dolmens d'Ibérie sont, encore une fois, ceux d'Andalousie, où ils apparaissent dès le début du Ve millénaire au moins.

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Cairn sur le site d'Antequera en Andalousie

 

Au milieu du IIIe millénaire, qui semble être l'âge d'or de cette civilisation, un fort important complexe mégalithique apparaît à cet endroit, c'est le site d'Antequera, qui compte parmi les vestiges majeurs du mégalithisme européen, mais qui n'est probablement que peu de choses comparé à ce que l'archéologie retrouverait si elle se décidait à organiser des fouilles dans les marais du Guadalquivir. Cette civilisation semi-mythique, comme on dit, est un des grands mystères de la protohistoire européenne et peut-être la première civilisation de notre continent. On remonte ici à l'origine du souvenir humain. Les Turdétans peuplent des terres fertiles et exportent des produits de luxe fort estimés, notamment le vin, l'huile d'olive, les manteaux de laine, le miel, l'or, l'argent, le cuivre et le sel. Ils possèdent des chats sauvages dont ils se servent pour la chasse comme pour la compagnie. Mais, à l'époque de Pythéas, cette civilisation est déjà entrée en décadence, bien qu'elle connaisse son origine et respecte ses coutumes. Strabon, quelques siècles plus tard, affirmera qu'Hérodote faisait allusion à la cité engloutie de Tartèse en parlant du Tartare, lieu souterrain où les Titans et les Géants sont maintenus prisonniers. L'histoire de cette civilisation évoque encore le mythe de l'Atlantide, que Platon situe en face des colonnes d'Héraclès - le détroit de Gibraltar - et qui fut ravagée par un cataclysme marin. L'écriture tartessienne est la plus ancienne du groupe paléo-hispanique. Arrivé au détroit, Pythéas croise le peuple des Cunéens, qu'Hérodote nous a déjà mentionné et où se trouve un temple à Héraclès au fond duquel, par quelques marches de marbre, on accède à une source sacrée et souterraine. La flotte remonte ensuite les actuelles côtes portugaises. Les Lusitans, la plus puissante des nations ibères, sont situés au nord du Tage. Ils vivent rudement à la manière des Lacédémoniens, couchant à la dure sur de la paille. Ils portent les cheveux longs et lâchés au vent, mais les ceignent d'un bandeau pour aller au combat, boivent de la bière comme boisson ordinaire et du vin lors des grands banquets familiaux. A cette occasion, tous dansent en couple avec beaucoup d'élégance. Les hommes s'habillent entièrement de noir et les femmes portent des robes bariolées. Voici le peuple des Glètes, habitants de la Galice, puis celui des Astures, en actuelles Asturies, les Cantabres en actuelle Cantabrie, et les Autrigons qui résident entre les rivières Ason et Nervion.

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Les Lusitans avaient pour habitude de danser en couple, les hommes tout de noir vêtus et les femmes portant des couleurs franches

 

Viennent les deux douzaines de peuples aquitains. Ces derniers ne sont pas, tous les auteurs antiques le rappellent, de race ibère ou gauloise. Ils sont un peuple particulier qui donnera naissance aux actuels Basques. Le premier croisé par Pythéas est celui des Vardules, occupant l'actuelle province basque de Guipuscoa. Viennent ensuite les Vascons en actuelle Navarre, qui donneront leur nom aux Gascons, et peut-être aux Basques, les Tarbelles, qui vivent dans l'actuelle région de Dax, les Cocosates du Brassenx et du pays de Born, les Boïates du Pays de Buch, les Tarusates du Tursan et les Basabocates des actuels environs de Bazas.

 

Les côtes atlantiques de la Gaule

Au nord de l'estuaire de la Gironde ne vivent que des Gaulois. Le premier peuple est celui des Santons, qui habitent l'actuelle Saintonge. Viennent ensuite les Pictons, qui vivent dans l'actuel Poitou. La rive droite de la Loire, qu'on appelle le Liger, étant peuplée par les Namnètes, qui habitent la région de Nantes. Pythéas met l'encre dans leur port de Corbilo, dans l'estuaire de la Loire, qu'on a du mal à situer. Est-ce Saint-Nazaire, port existant depuis toujours et planté de fort nombreux mégalithes, est-ce Nantes, est-ce le Pouliguen, où des remparts antiques ont été mis à jour, ou Le Croisic, également port depuis toujours ? Le voilà en Armorique, qu'il nomme Kyrtoma. Il y longe le littoral des Vénètes, qui habitent le pays de Vannes, puis rejoint le territoire du plus grand peuple armoricain : celui des Timiens, qui peuple tout le Finistère et la moitié occidentale des Côtes-d'Armor, la moitié orientale étant aux Coriosolites. Le Finistère est avancé de nombreux caps, dont le plus important est celui de Calbion, l'actuelle pointe du Raz. Face à lui se trouve l'île Ancienne, ou "senos" en gaulois. C'est l'actuelle île de Seins. On y trouvait les neuf Gallicènes, vierges magiciennes capables de déchaîner les mers et soulever des tempêtes, de se métamorphoser en ce que bon leur semblait, mais aussi de prédir l'avenir à qui venait humblement les consulter. Leur souvenir nous sera rapporté par le Gallois Geoffroy de Monmouth qui, mentionnant l'île sacrée d'Avalon dans sa Vie de Merlin, écrite au milieu du XIIe s., rappelle que "Neuf sœurs y soumettent à la loi du plaisir ceux qui vont de nos parages dans leur demeure ; la première excelle dans l'art de guérir et surpasse les autres en beauté ; Morgen, comme on l'appelle, enseigne ce que chaque plante a de vertus pour la guérison des maladies ; elle sait aussi changer de forme et, comme un nouveau Dédale, fendre l'air avec ses ailes et se transporter à Brest, à Chartres, à Paris, ou bien redescendre sur nos côtes. On dit qu'elle a enseigné les mathématiques à ses sœurs Moronœ, Mazœ, Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronœ, Thiton et Tith[en], la célèbre musicienne."

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Cairn de Barnenez (Finistère). Daté d'environ 4700 avant notre ère, soit plus de 2000 ans avant la plus ancienne pyramide d’Égypte, c'est le plus ancien monument d'Europe.

 

Pythéas atteint ensuite l'île d'Ouxisamé, qui est celle d'Ouessant. L'archéologie y a révélé une implantation humaine en deux agglomérations de plusieurs centaines de personnes, de 4000 av. J.-C. au VIe s. ap. J.-C.. C'était un important port de halte sur les routes de l'étain et de l'ambre. Le lieu sacré de l'île était le cromlech de la presqu'île de Pen-ar-Lan, de forme ovoïde et au centre duquel se trouvaient deux menhirs. Il accoste ensuite dans un endroit où il calcule la latitude de 48°42', ce qui correspond au Yaudet, site préhistorique encore habité situé à l'embouchure du Léguer. Cette très charmante petite bourgade, appelée "Vieille Cité" au Moyen Age, possède une source sacrée, une église où est vénérée une Vierge allongée et un mur d'époque gauloise. Un pardon y est organisé chaque année.

 

Albion

Pythéas débarque ensuite sur le cap Belerion, où le peuple des Durotriges, fort accueillant, réduit l'étain qu'il transforme en lingots, avant de le transporter sur l'île d'Ictis, qu'on atteint à pied sec à marée basse. De là, les commerçants viennent la chercher pour le faire passer en Gaule jusqu'à Narbonne et Marseille, trajet à cheval mettant un mois. Il est facile de reconnaître les Cornouailles de Grande-Bretagne dans le cap Belerion, d'autant plus que les Romains, lors de leur conquête, nommeront ce Finistère Bolerium. L'archéologie a même retrouvé le port où Pythéas a pu aborder : il s'agit de Mount Batten à Plymouth, où une importante étainerie datant des âges du bronze et du fer a été mise à jour. Il semble que l'île d'Ictis soit l'île de Wight, que César appellera Vectis. Habitée depuis le Paléolithique, elle est dotée d'un port, celui de Bouldnor, datant de l'Age du fer et spécialisé dans le trafic de l'étain.

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Mégalithes de Stonehenge

 

Pythéas dit que le véritable nom de la Britannie est Albion. De forme triangulaire, comme la Sicile, elle est toutefois nettement plus grande. Ses trois caps se nomment Kantion, le plus proche du Continent, Belerion, et enfin Orkas, Arcaibh en écossais, dont le nom évoque évidemment l'archipel des Orcades. Pythéas réalise un tour d'Angleterre et traverse l'île de long en large pour y rencontrer les peuples. Il passe entre Albion et l'Irlande, qu'il appelle Ierne, en mentionnant les trente îles Hébudes, actuelles Hébrides, ainsi que huit autres îles : Mona, Monapia, Rigina, Vectis, Limnos, Andros et, plus au Sud, Siambis et Uxantis. On peut reconnaître l'île d'Anglesey dans l'île de Mona, qui était alors réservée aux druides, les locaux l'appellent encore, en gallois, Mön. L'île de Monapia correspond à l'île de Man. Rigina est l'île de Rathlin. Vectis est, nous l'avons vu, l'île de Wight. Limnos est probablement l'île de Lundy, ce qui en vieux norrois veut dire "île des macareux". Andros est certainement l'île de Jersey, que l'on appelait Andium dans l'Antiquité. Siambis correspond à Guernesey, que les Bretons du Ve s. appelaient Sarnia. Enfin, Uxantis est l'île d'Ouessant. Au niveau du détroit de Bristol vivent les Dobuniens. L'actuel comté de Dyfed, soit la pointe extrême du pays de Galles, est habité du peuple des Démates. Au nord des Démates sont les puissants Ordovices, qui portent la massue et possèdent l'île de Mona, actuelle Anglesey. A l'intérieur des terres sont les pacifiques Cornoves, qui donneront leur nom aux Cornouailles. Les environs du port d'Hull, sur la côté orientale, sont occupés par le peuple des Parisiens, frère de celui de Gaule.  Les actuels comtés du Northumberland et du Yorkshire sont le territoire des Brigantes, dont la capitale est Eburos, ville de l'if et actuelle York. Ce peuple est le même que celui des Brigantes alpins, qui habitent la région de Bregenz en Autriche, au bord du lac de Constance. Au sud de ce peuple, couvrant tout le territoire des Midlands de l'Est, vivent les Corieltauves. Dessous vivent les Icènes, dans les actuels territoires du Norfolf et du Suffolk. Cette race donnera naissance à la puissante reine Boadicée. Le comté de Kent est occupé par les Cantiaces. Mais épargnons-nous l'interminable liste des peuples brittons, que le lecteur pourra trouver dans les Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César et dans la Géographie de Strabon, pour nous intéresser à ce que Pythéas nous rapporte d'eux en général. Les Brittons, dit-il, sont des gens simples, accueillants, modestes et sympathiques. L’île est fortement peuplée et sa population gouvernée par de nombreux rois et chefs qui, généralement, vivent en paix les uns avec les autres. Ils cultivent des céréales, notamment l'orge, dont ils tirent une liqueur et une boisson fermentée : la bière et le whiskey. Nous retrouvons Pythéas dans un port pour lequel il calcule la latitude de 58°14', ce qui nous situe à Drumbeg en Ecosse. Plus au Nord, il mentionne l'archipel des Orcades qu'il dit être composé de trente îles, et celui des Haemodes, qui fait face à la Germanie et en compte sept. On reconnaît ici les îles Shetland. Si le nombre d'îles est sous-estimé, il indique peut-être celles habitées seulement. De nombreux mégalithes patientent encore sous l'herbe de leur tourbe.

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Menhirs des Shetland

 

Au cours de son périple, Pythéas constate le phénomène des marées, qu'il voit s'accentuer vers le nord. Il remarque qu'il est lié à la lune, qui perd cinquante-quatre minutes par jour. Ces données astronomiques seront compilées par ses suiveurs, et intégrées au système de mesures calendaires européen, synthèse des connaissances septentrionales et méditerranéennes, qui triomphera avec la conquête romaine pour définitivement s'imposer à l'ère chrétienne.

 

Thulé

En quittant l'Ecosse entre le septentrion et l'occident, Pythéas navigue six jours en pleine mer avant de tomber sur une terre, qu'il dit proche de la mer gelée et nomme Thulé. Il y remarque que le tropique du Cancer s'y confond avec le cercle arctique, d'où il résulte que le jour solsticial y est de vingt-quatre heures, et la latitude de 66°. Sachant que la Terre est ronde, il en déduit qu'il existe un extrême septentrion et un extrême méridion où les jours et les nuits sont respectivement de six mois, et qu'il commence à s'approcher du premier de ces deux points. Le voilà désireux de l'atteindre, lui, l'aventurier. Les indigènes, fort accueillants et versés dans les connaissances astronomiques, l'accompagnent partout, l'hébergent et acceptent de naviguer avec lui vers le Grand Nord. Mais, au bout d'une journée, l'équipage se retrouve bientôt pris dans les glaces et doit rebrousser chemin. Citons Pythéas, que cet épisode marqua : "de ces lieux dans lesquels il n’existe plus de terre proprement dite, ni de mer, ni d’air, mais un mélange fait de toutes ces choses, semblable au poumon marin, dans lequel la terre et la mer et toutes ces choses sont comme en suspension, comme si ce quelque chose était un lien entre tous ces éléments, ne permettant ni de marcher, ni de naviguer." L'île semble avoir été entièrement dépeuplée entre le voyage de Pythéas et la venue des premiers moines irlandais au VIIe s., qui dirent découvrir une terre vierge. De plus, l'île changea de nom au Moyen-Age, ce qui est assez rare au vu de la fidélité toponymique de l'Europe. Toutefois, vers l'an 700, le De Natura rerum et ratione temporum de Bède le Vénérable nomme encore l'Islande Thule, qui pourrait provenir de l'irlandais thual (tili en islandais), qui veut dire nord. Nul ne sait que devinrent les Thuléens qui accueillir Pythéas. Ils lui fuirent observer les nuits de deux heures du solstice d'été et l'emmenèrent tout au Nord de leur île, où les nuits et les jours durent une demi-année. Pythéas considère alors que le système de la journée de douze heures est inefficace et qu'il faut passer sur un système de vingt-quatre, ce que Géminos, qui se base sur Pythéas, instaurera plus tard. L'alimentation des Thuléens est rudimentaire, principalement composée de racines, ainsi que de kenchros, qui pourrait être l'angélique. Enfin, comme les Brittons, ils boivent de l'alcool fait à partir de miel ou de céréales.

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Dolmen du Gotland (Suède)

 

La Germanie

Pythéas met cap entre le méridion et l'orient. Il passe un détroit le faisant pénétrer dans un golfe qu'il nomme Mentonomon et pour lequel il donne une mesure de six mil stades, ce qui correspond à la mer Baltique et au golfe de Botnie qui le prolonge au nord, ensemble que les Scythes appellent mer Amalchienne. C'est le territoire des Guttons, les Goths, qui appartiennent à la race germanique. Les Cimbres, qui appartiennent au peuple germanique des Ingévons, résident sur la péninsule de Cartis, actuel Jutland. Leurs prêtresses portent la robe blanche, une écharpe de lin agrafée et vont nus pieds, les cheveux longs et lâchés. Une ceinture de cuivre retient l'épée dont elles se servent pour les sacrifices. En Suède sont les Hillérions. A l'est du territoire des Cimbres est le golfe de Cylipenus, actuel golfe de Szczecinski et territoire des Hirres. Viennent ensuite les Scires, les Vénèdes et, après la Vistule, les Sarmates, peuple proche de celui des Scythes. En face des Hirres est l'île que Pline l'Ancien nomme Burchana, actuelle Bornholm et mère patrie des Burgondes. La rive droite de l'Elbe est le territoire des Ostions, qui sont peut-être les Ostrogoths, l'historien du VIe s. Jordanès plaçant l'origine de ce peuple dans le bassin de la Vistule, en actuelle Pologne. Pythéas mentionne l'île royale de Basilia, sur laquelle les Guttons ramassent l'ambre qu'ils vendent à leurs voisins les Teutons, habitants des pays Baltes. D'autres auteurs nomment cette île Abalcia ou Abalon, ce qui évoque l'Elbe, ou encore Baltia, ce qui donnera son nom à la mer Baltique. Timée l'appelle Raunonia, nom qui évoque la ville de Ronne, capitale de Bornholm, île située à l'embouchure de l'Elbe. Mais celle-ci ne correspond ni aux trois jours de navigation nécessaires pour atteindre Basilia, ni à son caractère royal. De plus, il faudrait alors croire que Pline l'Ancien se soit trompé en parlant de Burchana et de Basilia comme de deux îles différentes.

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Tombe (dite "Bateau de pierre") de Tjelvar dans le Gotland. Longue de 18m elle renferme les restes d'un homme qui selon la légende serait le premier habitant du Gotland.

 

Le Gotland, dont le nom et les vestiges mégalithiques rappellent l'importance dont cette île jouissait auprès des Guttons, est meilleur candidat. Pour le détail des tribus de la race germanique, on se référera au Livre IV de l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien ainsi qu'à la Germanie de Tacite. Cela nous laissera le temps de suivre le récit d'Hécatée d'Abdère, élève d'Aristote, condisciple d'Alexandre le Grand et rapporteur de Pythéas. Son ouvrage Sur les Hyperboréens est perdu, mais cité par Pline l'Ancien, Diodore de Sicile et les Ethniques d'Etienne de Byzance. Il mentionne un fleuve septentrional, situé au nord du golfe de Mentonomon et nommé Carambycis. A son embouchure se trouve l'île sacrée d'Elixoïa, entièrement peuplée d'Hyperboréens. Doit-on y reconnaître l'île de Saaremaa, dont la Saga des Ynglingar nous rappelle le nom antique d'Eysysla et dont le nom actuel est Osel ? Les Oeseliens ont pour peuple frère celui des Tavastiens, en Finlande. Leur divinité suprême est Taara ou Tharapita. C'est le Thor des Germains, le Torum des Khantys, le Tere des Samoyèdes et le Turms des Samis. La fontaine de Lauri, dans le Janakkala finlandais, et le lac de Kaali sur Saaremaa sont les lieux de culte majeurs des Oeseliens et des Tavastiens.

 

pythéas,de l'océan,antiquité,europe,nord,civilisation,peuples,exploration

Le lac sacré de Kaali sur l'île estonienne de Saaremaa

 

Le retour de Pythéas semble s'être fait le long de l'Elbe, puis du Tanaïs, trajet inverse de celui des Argonautes tel que rapporté par Timée, et frontière entre les races germanique et scythe. Mais cette partie du périple étant perdue, nous nous référerons à Hérodote le Père de l'Histoire, Pline l'Ancien et Strabon pour connaître l'ethnographie antique de cette moitié orientale de l'Europe. Notre explorateur rentrera dans sa patrie provençale après avoir traversé la Scythie, la mer d'Azov, la mer Noire, le Bosphore, la mer Egée, la mer Ionienne. On l'imagine ensuite remonter la mer Tyrrhénienne, faire une halte chez ses frères et sœurs Alaliens, enfin, rentrer comblé d'honneurs dans sa fière République pour mettre au propre les notes de son parcours. Il est le premier homme à mentionner toutes ces contrées et à donner des renseignements précis et fiables sur les peuples qui y vivent. Dans ce résumé, a volontairement été laissé de côté les mesures de distances et calculs astronomiques pour ne pas en rendre la lecture trop laborieuse, mais toutes ces données surprennent par leur exactitude.

 

 

Pour le SOCLE:

 

- La fidélité de l'Europe envers elle-même est surprenante. La toponymie n'a, sauf exception, que guère changé depuis les deux mil trois cents cinquante ans qui nous séparent du récit de Pythéas. Les coutumes ne sont pas moins reconnaissables : les Espagnols s'habillent toujours de noir pour les hommes et de robes bariolées pour les femmes lors de danses qui émerveillent encore le monde entier, et les habitants d'Albion sont toujours réputés pour leurs alcools obtenus à partir de l'orge.

- Pythéas nous apprend l'existence de peuples beaucoup plus âgés que le sien, dont la mémoire remonte à l'extrême début du Néolithique et dont les lieux de culte sont des mégalithes alors vieux de quatre ou cinq millénaires. Ce périple nous entraîne dans une Europe où les brumes des légendes se dissipent au profit d'une réalité plus fascinante encore. L'Européen d'aujourd'hui pourra y retrouver le nom plusieurs fois millénaire du peuple de ses lointains ancêtres.

- Pythéas n'est qu'un des innombrables voyageurs scientifiques que l'Europe a enfanté depuis la plus haute Antiquité. Déjà, Ulysse était parti aussi loin que les vents l'avaient porté. Cette soif d'aventure, de découverte, cette curiosité qui pousse à explorer et à comprendre semble propre à l'Européen. Elle a donné naissance à la science positive et aux connaissances ayant placé la civilisation occidentale au-dessus des autres. Cette évidence, qu'elle paye aujourd'hui d'une forte culpabilité, semble annoncée dès la Genèse. En effet, Noé bénit son fils Japhet, ancêtre des Européens, en lui annonçant que sa race sera celle de la découverte, de l'aventure et de la beauté formelle.

- Enfin, Pythéas fit montre d'une curiosité respectueuse auprès des peuples chez lesquels il vécut. Il les traita en égaux et apprit d'eux autant qu'il dut leur apprendre en retour. Ces échanges mutuels profitèrent à chacun et jamais l'expédition de Pythéas ne fut menacée par l'homme. Ces rencontres à la fois conservatrice dans le respect de la culture de l'autre, et progressiste dans la volonté d'augmenter les connaissances de tous, semble la plus profitable pour les peuples de l'Europe, si brillants et énergiques, mais si prompt, à cause de cela, à anéantir les milliers d'années de civilisation sur lesquels ils reposent.

Les commentaires sont fermés.