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Le sacré chez les anciens Scandinaves, de Régis Boyer

Faire sien le Destin et en homme libre, faire chanter le sacré que l'on porte en soi. Voilà brièvement résumé ce qu'offrait la religion originelle des Scandinaves à ses fils. Préface de l'Edda poétique, Le sacré chez les anciens Scandinaves de Régis Boyer revient sur les piliers essentiels de ce rapport au sacré pour tout Européen digne de ce nom que sont l'honneur, le culte des ancêtres et la fidélité aux siens.

 

Structure de l’œuvre : L'essai se divise en 11 parties, qui elles-mêmes se subdivisent, donnant ainsi les lignes directrices de ce que représente le sacré en passant par le Destin, le Dieu/les divinités Destin, la honte, la famille, la paix, le droit, le culte, la mort ainsi qu'une synthèse revenant notamment sur la sémantique du destin dans l'arbre des langues germaniques et un rapprochement moderne avec Camus (qui ne sera pas abordé ici). Il convient de préciser que cet essai est relativement vieux, il est donc normal qu'aujourd'hui certains éléments ne soient plus considérés de la même manière. L'ouvrage sera donc traité en tant que tel, en le plaçant ex tempore dans une bulle conservatrice de son authenticité et de son essence.

 

Marco Bulat, pour le SOCLE

La critique positive de Le sacré chez les anciens Scandinaves au format .pdf

 

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            Le Destin : Comme on le comprend rapidement, l'accent est mis sur le Destin : le destin représente et est le sacré. Partout dans la mythologie nordique, dont l'exemple par excellence est le Ragnarök soit le Crépuscule des Dieux (qu'on confond à tort avec le Ragnarøk soit la Puissance des Dieux), le fatidique s'abat sur les hommes dès la naissance à laquelle assistent les Dieux, attentifs aux individus choisis, jusqu'à leur mort décidée par les Nornes (les 3 sœurs Destin ne sont pas d'ailleurs propres à la Scandinavie, on citera les Moires dans le panthéon grec, les Parques chez les Romains ou le culte populaire chrétien des Trois Maries) car « un jour, il faut mourir ». Mais une vision du destin, de l'homme et de l'humanité, si funeste ne ferait-il pas ici qu'apporter une vision nihiliste des anciens scandinaves qu'on sait pourtant saisi par le peur à l’évocation de la « dépression », ou du « suicide » ? Non car voilà la fureur de vivre formidable qui habite alors l'âme (« hugr », « hamr ») des hommes que le Destin, ce dieu suprême au-dessus même d'Odin, Thor, Tyr, etc … a investi. Le destin n'y est pas subi comme le fatum dans les tragédies grecques et latines, mais il est accepté comme une quête ultime avec comme récompense l'entrée dans la Valhöll et une place dans les rangs de l'armée d'Odin. Le destin a donc une valeur immense aux yeux des anciens scandinaves qui s'efforce de participer à la construction de leur histoire, on en veut pour preuve les sagas et la honte qu'un homme éprouverait s'il était mort bêtement sans avoir rien accompli, il s'exclamerait alors : « Aucune saga ne me mentionnera !». Ce sacré incorporé dans le hugr se nomme le meginn. Les Rois par exemple sont dotés d'un meginn particulier qui les place au-dessus des autres hommes, comme les esclaves sont placés en dessous car le destin les a renié, ou ne s'est pas intéressé à eux : c'est là-dessus que repose tout le jugement de valeur propre aux constructions sociales des anciens scandinaves. Le meginn des rois est si particulier que leur avènement doit nécessairement apporter paix et fécondité (« til árs ok fridar »). Si l'opposé se produit, le roi et son meginn en sont la cause et le peuple le sacrifie alors pour des s'attirer les bonnes grâces de Freyja, etc. (Deux cas de ce genre sont recensés dans toute l'histoire de la Scandinavie). Ce don du meginn nous aide à comprendre pourquoi le dénigrement de soi-même n'est pas envisageable pour un ancien scandinave : se lamenter reviendrait à blâmer les Dieux, et se détester à haïr les Dieux ainsi que le cadeau que le destin nous a donné. Il faut donc se montrer digne, courageux et faire honneur à ce don qui nous a été fait. Mais n'étant pas le seul doté de meginn, la valeur d’un homme se construit sur deux niveaux : sa dignité et valeur personnelle, ainsi que le regard d'autrui qui est aussi important que le sien voire plus encore. Il y a donc à nouveau une dimension individualisée et un homme (on reprend là les mots de Boyer) « n'a pas choisi d'être tel qu'il est mais il lui appartient de connaître ce qu'il est, de l'accepter sans barguigner, et de l'assumer ». La bataille qu’est la vie n'est pas considérée comme une révolte romantique et vaine, car en se faisant l'artisan lucide et conscient de ce combat, en acceptant la charge qui lui est imposée, l'homme deviendra un grand chef conquérant. Au contraire, en le refusant ou en se laissant accusé, il sera une épave lamentable. Ce chef conquérant est le gaefumadr (l'homme qui accepte son gaefa/destin).  Échouer à prendre en main son destin reviendrait ainsi à le renier, d'où la force et la violence comme moyens pour justifier ses fins coûte que coûte.

 

            La Honte : Cela nous amène à un sentiment inexpiable pour les Germains : la honte. En effet, la honte est vue comme une atteinte au sacré en soi, et est donc impardonnable lorsqu'elle est causée par autrui (Boyer prend l'exemple de l'épisode où Loki fou de rage de ne pas avoir été invité à un banquet fait irruption et insulte tous les Dieux jusqu'à ce que Thor soit invoqué. Contrairement aux autres Dieux qui essaient de jouer avec les mots pour répondre à Loki, Thor, lorsqu'il lui est rappelé qu'il a tremblé de peur devant un géant et qu’il en ressent donc de la honte va utiliser la violence contre Loki pour se défendre et se venger en mettant en avant l'incarnation de son meginn soit son marteau Mjölnir.) Ce thème de la honte peut être rapproché de l'homosexualité : en effet l'insulte suprême était ragr soit l'homosexuel passif. Car agir ainsi (de même pour l'homme qui s'habille en femme et vice-versa) c'est manquer à sa nature et manquer de dignité envers son meginn, déshonorer le principe même de son existence.

 

            La Famille : Si nous comprenons à présent l'étendu et l'importance du destin pour soi, il faut maintenant l'étendre à la famille et au clan. Car après tout, si notre naissance est présidée par les divinités, c'est bien par notre famille que nous sommes mis au monde et élevés. Il y a donc dans le monde des Germains une sorte de meginn de clan qui pousse chaque individu à protéger ou être dans le camp de sa famille quoi qu'il arrive. Si une atteinte grave est faite par un frère, et que ce frère est en tort, la famille va tout faire pour le protéger quoi qu'il arrive (cette dimension se retrouve dans la culture indo-européenne, et représentée dans les tragédies  grecques et latines, où les guerres de familles séparent deux individus passionnés. Peut-être savent-ils intimement qu'il y a plus qu'une interdiction parentale derrière cette histoire, déchirés qu’ils sont entre leur sang et celui de l'être aimé). Il y a donc dans la famille cet esprit de victoire générale qui règne, une sorte de symbiose qui pousse le clan à aller de l'avant dans un but qui peut surprendre aux premiers abords : la paix.

 

            La Paix : Car l'homme est heureux lorsqu’il a accepté son destin et qu'il s'acharne à le bâtir. En acceptant tout ce qui le compose, tout ce qui compose son être, et ce qui fait de lui un Homme, il n'aspire au final qu'à l'acceptation totale et parfaite qu'est la paix (d'où l'importance de la juridiction chez les Germains et les nombreuses façons de signer la paix en parvenant à un commun accord). La pire malédiction qui soit y est d’ailleurs « Puisses-tu ne jamais connaître la paix ».

            Dans cette optique, Boyer s’intéresse à la cosmologie que représente la « mythologie nordique ». Le monde y est vu comme un cercle parfait, en paix, jusqu'au Ragnarök, que l’on pourrait qualifier de « mouvante ». L'Yggdrasil (l’arbre-Univers) est rongé par le serpent en bas et les daims au milieu mais régénéré par les Ases en son sommet. Ainsi est fait l’Univers de forces destructrices et régénératrices/créatrices qui s'agitent pour maintenir une paix non pas béate, en extase immobile, mais une paix en mouvement pour laquelle on se bat. La paix est donc une idée centrale, et plus encore une activité librement consentie car en son cœur se trouve l'honneur soit « la certitude d'un accord entre la meilleure idée que l'on peut se faire de soi-même et les actes que l'on pose » (Boyer). L’événement symbolique dont fait mention Boyer est alors majeur et c'est le sacrifice de la dextre de Tyr dans la gueule du loup Fenrir : ce geste représente le sacrifice ultime d'un guerrier pour le maintien de la paix et surtout de l'ordre cosmique, car le désordre est la pire des choses qui soit pour un Germain. Le sacré est donc le fondement du droit.

 

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Fenrir mord et arrache la dextre de Týr brandissant son épée dans une illustration d'un manuscrit Islandais du 18e siècle

          

            Le Droit : L'individu étant extrêmement libre dans le maniement de son destin, la jurisprudence est très peu contraignante à ce sujet car l'honneur pousse l'homme à s'imposer ses lois morales sans que la société n’ait à s’en mêler. En revanche, si quelqu'un porte atteinte à un autre, il a brisé en réalité « ses » lois et la jurisprudence va donc sévèrement le punir pour cela car ce n'est pas tant l'atteinte à l'autre en tant que telle (qui dépend du crime) mais l'atteinte à son propre sacré qui est le plus grave. Le sacré est si intimement lié au droit que c'est un homme qui va concilier les deux : le godi (La Saga de Snorri le Godi est un très bon ouvrage pour cerner le rôle complexe du godi) qui est à la fois prêtre et homme politique/chef de famille. Le droit est donc d'origine sacrée et doit s'efforcer de respecter la part sacrée, inaliénable d'un individu. C'est aussi pour cela que le droit n'est pas toujours du côté du juste comme on peut s’y attendre, mais de celui du plus malin ou du plus fort. « C’est par la loi que le pays sera bâti, et par l'illégalité qu'il sera détruit » cette phrase reprise par Boyer l'étonne lui-même par sa consonance « européenne » et moderne bien que prononcée aux alentours de l'an mil.

 

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Þing chez des Germains. Colonne de Marc-Aurèle

 

 

            Le Culte : Mais si l’on voit des survivances de ce sacré au travers de tout ce qui compose l'héritage scandinave, comment une telle foi même si profondément ancrée a pu prospérer sans culte organisé ? Une religion sans article de foi, ni corps de doctrine, ni « prêtres » formés et qui survit le plus simplement du monde dans des gestes quotidien. On notera que la langue norroise ne compte pas de terme pour le mot religion mais utilise sidr à la place : soit la pratique ou la coutume. Ainsi la religion germanique n'existe qu'en tant qu'ensemble de pratiques et coutumes ou d'opérations culturelles. Les « temples » sont ainsi tout ce que peut composer le paysage, d'une pierre à un bosquet ou alors autour de l'âtre en présence du chef de famille. La religion ne se définie pas non plus par la croyance non plus car c'était alors le terme blota, le sacrifice qu'on employait. Encore une fois dans l’action et non dans la pensée. La religion n'existe donc que par et dans le culte, ce qui fait du sacré un élément intrusif dans chaque geste de l'individu, lorsqu'il « entre en religion ». Le sacré influe directement sur la conduite générale de sa vie, sur son éthique individuelle et sociale. L'individu est le dépositaire du sacré et son témoin, et de ce fait entretient une relation très intime avec lui, qu'il fait rejaillir lors des banquets en famille et parmi ceux de son clan. Boyer s'étale alors longuement sur une multitude d'exemples en rapport avec le Þing (cf plus haut) notamment avec les cérémonies des solstices qui sont fort intéressantes.

 

            La Mort : Pour aborder le pinacle de la vie, Boyer utilise un texte doublement traduit de l'arabe (à prendre avec des pincettes donc mais dont les événements sont concordants avec d'autres sources) relatant le témoignage d'un arabe lors de funérailles vikings qui présente certaines caractéristiques qu'il est bon d'éclaircir : « l'essentiel du paganisme germanique tient à une exaltation du sacré comme force vive déposée en chaque homme ». Les funérailles constituent l'apothéose d'une vie chargée où le sacrée immanent et invisible est rendu au sacré après une dernière débauche de force et de vie (on force les chevaux à courir jusqu'à n'en plus pouvoir avant de les sacrifier, des orgies sont relatées, etc.) De plus le rite nous fait part de la connaissance d'un monde des morts, au sein duquel on a besoin de la force des vivants (d'où la présence du liquide symbole de vie (semence, sang, hydromel/bière) que les vivants transmettent aux morts pour les fortifier dans l'au-delà) ce qui ne rompt pas totalement l'épisode de la vie mais en fait une continuation. La mort n'est pas une rupture mais un retour. Le sacré a donné le monde à l'homme pour qu'il y laisse son empreinte, et désormais il le rappelle à lui, son essence primitive. C’est ainsi que l'âme du défunt continue de souffler un vent empreint de puissance sur sa famille.  Encore une fois, un cycle cher au nord se créé.

 

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Viking funeral
Frank Bernard Dicksee, 1893
Huile sur toile, Manchester, City art gallery


 

 

Pour le SOCLE

           

  • Le sacré est lié à l'idée de force, de puissance suprême qu’est le Destin. L’un ne va pas sans l’autre. Honorer son destin, c’est honorer le sacré dont on est le dépositaire.

 

  • Le sacré est également à l'origine de tout, du ginnungagap (le gouffre magique qui précéda le monde) jusqu'au droit des hommes qui a permis la naissance des grands Etats européens.

 

  • Les Dieux sont vus comme des amis, des modèles, des compagnons de destin. Les anciens Scandinaves se liaient ainsi à un Dieu qu’ils se choisissaient via un pacte et en faisaient ainsi leur caeri vinur, ami très cher, ou aussi fulltrui, (qui se rapproche du patron chrétien). L'homme, dans sa relation au divin, aux Dieux, est nécessairement libre.

 

  • La valeur, le sacré d’un homme se transmet à ses descendants. C’est pourquoi il incombe d’être honorable jusqu’à la dernière seconde, tout comme l’on se doit d’honorer ses ancêtres et sa famille.

 

  • Ce n’est pas la Mort qui doit être crainte mais la manière dont l’on meurt (et l’on vit). Et seules les actions accomplies peuvent permettre de prétendre à l’immortalité, que ce soit par ce que l’on lègue à nos descendants, par notre mémoire qui sera chantée par les poètes à venir ou en accédant au Valhalla.

 

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