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Vers un Ordre Social Chrétien, de René de La Tour du Pin (Partie II)

Publié en 1907, Vers un Ordre social chrétien est l’œuvre majeure et définitive de René de La Tour du Pin. Elle représente à elle-seule l'ensemble du programme corporatiste moderne. Elle est ainsi pour le camp nationaliste une source incontournable d’idées et de réflexions, dans son refus à la fois de la dictature de haine à l’égard de la Tradition et de celle du marché, et par sa volonté de trouver une troisième voie économique et sociale en adéquation avec les valeurs traditionalistes et nationalistes.

 

La première partie de notre Critique Positive s'attachait à la présentation de l'économie sociale de l'oeuvre de La Tour du Pin. Mettons à présent en lumière les principes politiques qui structurent le régime corporatif, et voyons quelles causes ont pu précipiter l'Ordre Ancien dans l'anarchie révolutionnaire.

 

Vaslav Godziemba, pour le SOCLE

La critique positive de Vers un Ordre Social Chrétien (Partie II) au format .pdf

 

 

 

 

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 « La liberté de l'industrie, telle que l'entend notre législation libérale, c'est la liberté des voleurs et l'emprisonnement des honnêtes gens »

René de La Tour du Pin

 

 

I.  François René de La Tour du Pin, indispensable inspirateur

 

François René de La Tour du Pin, marquis de La Charce, est un officier et homme politique français, né le 1er avril 1834 à Arrancy dans l’Aisne et décédé le 4 décembre 1924 à Lausanne, en Suisse. Il est considéré, avec Albert de Mun et Léon Harmel, comme l’inventeur du catholicisme social, et le théoricien du mouvement. Légitimiste de cœur, il a été marqué par la lettre adressée en 1865 aux ouvriers par le comte de Chambord, qui traçait un programme d'action sociale. Comme Albert de Mun, la défaite de 1871 et la Commune l'ont profondément et durablement atteint : il participe à la constitution des Cercles catholiques d'ouvriers. Attaché militaire à Vienne de 1877 à 1880, il découvre en Autriche l'école catholique sociale et se lie avec le prince de Liechtenstein. De retour en France, il dirige la section des études de l'Œuvre des cercles et publie dans L'Association catholique des articles qu'il réunit ensuite sous le titre Vers un ordre social chrétien : jalons de route, et qui constituent encore aujourd’hui, par sa profondeur et sa densité, la tentative la plus systématique pour édifier une doctrine sociale catholique.

Sa pensée prend à la fois le contre-pied de l'individualisme libéral et du socialisme économique ; elle est foncièrement contre-révolutionnaire et entend restaurer une société hiérarchique, fondée sur un certain nombre de communautés naturelles : la famille, préservée de la dislocation par l'indissolubilité du mariage ; l'atelier, au sein duquel un contrat de travail garantit stabilité de l'emploi et sécurité des travailleurs ; la corporation, véritable cellule organique de la société, dispose d'un patrimoine, a compétence pour toutes les questions économiques et sociales, participe à l'exercice du pouvoir politique. Au sommet de cette structure, le monarque exerce un pouvoir arbitral. Cette pensée se montre ainsi hostile en tout à la domination de la bourgeoisie, à l'économie industrielle, à l'individualisme, mais aussi à la domination du prolétariat, à l’économie planifiée et l’égalitarisme collectiviste.

La Tour du Pin poursuit par ailleurs des études précises de caractère technique sur les prix, la rétribution du capital, les fermages, le salaire familial. La nature réactionnaire de ces vues l’isolera peu à peu. En 1890, il se sépare de l'Œuvre des cercles, mais poursuit cependant sa collaboration à L'Association catholique. L'évolution du catholicisme, avec l'essor d'une nouvelle branche du catholicisme social plus favorable à la démocratie nuisent à son influence. Jusqu’à sa mort, il continuera néanmoins d'inspirer un certain nombre de réformateurs sociaux, de la Curie Romaine avec l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII à l’Action Française. Maurras déclarera à cet égard : « Ce n’est pas La Tour du Pin qui est à l’Action française, c’est l’Action française qui est à La Tour du Pin. »

 

II.  Deuxième partie de la Critique Positive de Vers un ordre social chrétien de René La Tour du Pin

 

 

     Principes révolutionnaires et contre-Révolutionnaires

 

La Tour du Pin entreprend, avec l’œuvre des cercles catholiques d’ouvriers, un travail de déconstruction des « principes de 1789 ». A l’instar de Le Play, figure contre-révolutionnaire de laquelle il tire forte inspiration, il entend « substituer à la légende de l’ère moderne le jugement impartial de l’histoire ».

Tout principe renfermant en lui sa conséquence, la Révolution est d’abord la mère du XIXe en ce qu’il est le siècle du libéralisme. La liberté naturelle théorique et l’égalité naïve des hommes en sont les deux axiomes fondamentaux. Mais elle est aussi l’accoucheuse plus tardive d’une autre idéologie grandissante à l’aube du XXe : le socialisme révolutionnaire, comme contre coup réflexe aux idéaux de la Révolution. Il se veut à la fois l’antidote affichée aux dérives du libéralisme, et, selon les dires de ses partisans, l’accomplissement réel et concret du travail commencé et inachevé par les révolutionnaires.

La clé de voûte de tous les principes révolutionnaires est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Il faut y voir ici plus qu’un Décalogue déchristianisé, qui épouserait une forme de neutralité vis-à-vis de Dieu et de sa loi, mais bien une attaque à la Chrétienté et à son dogme. Prenant Dieu comme « quantité négligeable », contredisant le péché originel en affirmant sous l’égide de Rousseau la bonté, la vertu et l’égalité naturelle des hommes entre eux, la Révolution fait passer logiquement la nation de la Loi de Dieu à la loi de l’Être suprême proclamée par Robespierre, soit une construction rationaliste d’un divin laïcisé, pour palier au besoin de transcendance et de verticalité légitime de l’Homme ; pour finalement s’accomplir en une loi positive définitivement dissociée de la loi naturelle : la Loi athée. Pis encore : l’enseignement moral et l’instruction, jadis n’appartenant à aucun corps défini mais toujours sous l’égide de l’Eglise catholique, sont maintenant les prérogatives de l’Etat seul. Son fonctionnement arrache aux pères leur droit à choisir l’enseignement de leur fils. Il leur inculque de force sa nouvelle doctrine, cet athéisme pratique, aux antipodes de la sagesse des structures traditionnelles que sont l’Eglise et la famille. Insidieusement, l’Etat avait réussi le tour de force d’un changement durable des esprits en s’appropriant sans partage le domaine éducatif. Les jeunes générations seront désormais bercées par l’idéal d’une France véritablement née en 1789, n’en déplaise au bon sens et aux sacrifices de leurs pères. On notera à cet égard qu’une partie de la gauche laïciste d’aujourd’hui récite toujours ce mythe tel un mantra contre ce qu’elle nomme « l’obscurantisme » d’antan.

 

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Figure 1 : « La clé de voûte de tous les principes révolutionnaires est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. […] Il faut y voir (…) une attaque à la Chrétienté et à son dogme »

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (détail), Jean-Jacques Le Barbier (1789)

 

Pour ce qui est du principe politique de la Déclaration, celui-ci réside dans la souveraineté populaire. Celle-ci se veut théoriquement intouchable, séculièrement sacrée, acquise et ipso facto éternelle à partir de son acquisition. En brisant le droit historique de l’Ancien Régime, qu’est-elle devenue et qu’a-t-elle produite dans les faits ? Une « base plébiscitaire mouvante », changeant d’humeur au gré des forces de l’Histoire, orbitant autour du seul nouveau souverain non déchu depuis cent ans : la bureaucratie à compétences universelles, cœur d’un Etat laïc et omnivore. Et le recul au centenaire de la Révolution fait jour de son incidence politique concrète : après des siècles d’un principe monarchique stable et pérenne, la France a accusé en un temps record non moins que vingt essais de constitution successifs, sous sept régimes politiques différents, au prix de trois guerres civiles et d’oppositions stériles et mortifères. La Tour du Pin ironise ici que pour l’historien du XXe, « il n’apparaitra pas que la France soit passée de la monarchie d’Ancien Régime à la république, à l’empire ou à la monarchie parlementaire, mais bien de l’ordre à l’anarchie. »

Comme nous l’avions analysé dans notre critique de la première partie de l’ouvrage, la Révolution cause dans le domaine économique et social une rupture fondamentale avec l’ordre ancestral. La révolution a fait s’écrouler les communautés et les corporations (écroulement légalisé par la loi Le Chapelier), qui par-delà les liens du sang représentaient de véritables familles professionnelles. D’un point de vue économique, l’auteur n’est pas sans reconnaitre la force des promesses des idéaux révolutionnaires. Le triple affranchissement du travail, de la propriété et du commerce fait montre d’un attrait particulier à l’individu, sans doute d’autant plus qu’il juge grande et injuste sa misère. Les hommes n’échangent, ne travaillent et ne possèdent pas comme ils veulent, mais bien comme ils peuvent. Cela signifie, pour le travailleur, composer autant que faire se peut avec la loi fatale et mécanique de la concurrence. Eminemment contemporaine, la sentence de La Tour du Pin est sans appel : « Dès lors, il n’y a plus d’existences sociales stables, mais des successions de problèmes sociaux, dont les éléments sont des masses et des vitesses, (…) qui emportent ces existences en les transformant par « l’évolution historique » de la lutte des classes. » Désormais l’humanité de vivra plus selon la Loi de Dieu, mais selon celle de Darwin appliquée au champ social. N’en déplaise à leur chapelle respective, libéraux et socialistes révolutionnaires partagent donc en réalité les mêmes maîtres régisseurs des rapports sociaux : « la force et la matière », selon l’expression consacrée de Georg Büchner.

 

     La crise sociale ou l’exemple des retraites ouvrières

 

La Tour du Pin va dès lors se concentrer sur l’analyse de différentes institutions clés qui ont contribué au Bien Commun et à la plénitude du corps social, à leurs histoires récentes et leur évolution postrévolutionnaire. Ces analyses, dont l’existence répondait à une actualité brûlante les concernant, sont autant d’occasions d’ouvertures d’une critique de l’ensemble du corps institutionnel que s’y rattachent. Les principaux sujets abordés sont ainsi les retraites ouvrières, le bien de famille, la noblesse, la représentation professionnelle et l’organisation territoriale qu’elle appelle.

 

Le premier thème, celui des retraites ouvrières, touche plus largement celui de l’assistance sociale aux pans nécessiteux de la société. Dans l’ordre ancien, la question ne se posait même pas. Le travailleur trouvait le pain de ses vieux jours dans les deux institutions qui le lui prodiguait, la famille et la corporation. Aucune règle autre que la coutume et celles de la loi morale ne régissait alors les rapports entre le vieux travailleur et ses protecteurs : elle était de facto, forgée par la sagesse et cette morale naturelle de temps immémoriaux. Mais nous l’avons vu : l’ère moderne, triomphe des idées libérales, fut synonyme de l’affranchissement de tout lien social par la proclamation de la souveraineté absolue de l’individu. Prolétarisé, spolié de ce qui représentait à proprement parlé le « seul patrimoine du pauvre », le travailleur du XIXe s’est retrouvé à la fin de son existence dans une situation de désœuvrement et de misère jamais retrouvée jadis. Il n’a pas fallu longtemps dès lors aux grandes maisons industrielles encore soucieuses de la santé sociale des petites gens de créer des institutions patronales en lieu et place des corporations, garantes de la création et de la bonne tenue de liens durables entre directions et mains-d’œuvre : caisses de retraite, de secours, de prévoyance diverses. Celles-ci étaient à l’époque salutaire, mais immanquablement insuffisantes au regard de l’ensemble du corps laborieux : les métiers de l’artisanat, les petites industries et surtout la paysannerie,  ne pouvaient bénéficier des avantages octroyés par les grands groupes industriels. La Tour du Pin préconisait que faute d’une contre-révolution et de l’avènement d’un nouveau régime corporatif, les seules solutions efficaces et morales aux affres des vieux travailleurs seraient d’une part, pour les acteurs économiques pouvant se le permettre, la retenu sur salaire d’un pécule mis en commun et duquel ceux-ci bénéficieront le moment venu (soit l’architecture qui donnera plus tard les caisses de retraite que nous connaissons) ; et d’autre part la mise en commun volontaire d’un pécule par les travailleurs d’un même secteur ayant des intérêts économiques et sociaux convergents, c’est-à-dire le système de la « mutualité » (là encore proche aïeul des caisses mutualistes contemporaines). L’auteur rappelle enfin que ces formes de corporations modernes taisant leur nom ne sauraient représenter de solutions réellement durables à l’échelle de la civilisation. La seule assistance digne de ce nom, que ce soit pour la retraite des travailleurs ou toute autre forme de soutien, reste l’Assistance collective. Et celle-ci n’a rien à voir avec l’Assistance Publique instaurée par l’état héritier de la Révolution. Elle est pour La Tour du Pin : « une forme tout à fait inférieure de l’accomplissement du devoir social. » Et celui-ci de conclure : « La société doit certainement secours à tous ses membres, mais dans une société organisée, ce secours doit se produire organiquement, c’est-à-dire par le jeu de l’organisation sociale, et non pas bureaucratiquement par un mécanisme d’Etat. »

 

     Déchéance et Renouveau de la Noblesse Française

 

Les deux thèmes suivants, le bien de famille et la noblesse en France, sont absolument intriqués l’un et l’autre. Ils ont trait à l’histoire de l’élite aristocratique française, à ses moyens de perpétuation de jadis, et à sa capacité de survie à l’époque charnière que La Tour du Pin analysait en son temps, soit la frontière entre le XIXe et le XXe siècle. La pierre d’achoppement naturelle qui structure son analyse étant naturellement la période révolutionnaire.

 

On distingue usuellement deux lieux communs concernant les causes fondamentales de la Révolution. Le premier, et le plus naïf, affirme que ce sont les membres du petit peuple, les couches basses et non moins majoritaires du tiers-Etat, qui destituèrent le roi et mirent en place les assemblées qui conduisirent la fin de l’ordre ancien. La « cause fondamentale » dans cette thèse serait la haine grandissante du petit peuple à l’égard des privilégiés. Nous avons balayé dans la première partie de notre étude cette thèse et ne reviendrons donc pas ici dessus. Le second en revanche, plus subtil, nécessite un travail d’analyse historique plus profond. Il affirme que « la Révolution Française eu pour conséquence la dépravation de la Noblesse ». Cette formule, consacrée par une partie des penseurs contre-révolutionnaires, est tirée des Considérations sur la France de Joseph de Maistre. Il est intéressant de souligner ici l’opposition que formule La Tour du Pin sur la question. Pour notre auteur, cette thèse est sous-tendue par deux idées par ailleurs antithétique : soit que la royauté a toujours été en lutte contre la noblesse, soit que seule la noblesse régnait réellement (le roi n’ayant qu’un rôle honorifique). Historiquement, la première noblesse fut la noblesse féodale. Pour la Tour du Pin, la lutte contre la royauté et la noblesse féodale tient de la « légende grossière ». En effet la monarchie capétienne en place était précisément d’essence féodale, et ne pouvait en aucune manière aller « contre son principe » si elle tenait à rester en place. Bien au contraire, la quasi-totalité des principautés périphériques furent annexées durant le Moyen-Âge sans aucune résistance et avec l’assentiment des seigneurs[1]. Les grands fiefs absorbés, ils reparurent sous la forme des apanages, ces dotations que la couronne concédait aux princes de la Maison de France. C’est l’époque de la Noblesse chevaleresque, celle qui marqua le roman national de ses valeurs de bravoure, de fidélité et de courage. Mais ces valeurs sont aussi synonymes de sacrifices, et la Noblesse chevaleresque périt presque toute entière durant la Guerre de Cent ans. Elle fut remplacée, effort de guerre oblige, par la noblesse que la tradition a cœur d’appeler la noblesse militaire. Son essence n’avait rien à envier à son aïeul chevaleresque : les valeurs et le sang demeuraient préservés. Mais là encore le coût fut terrible : guerres de religions, d’Italie, de Louis XIV, de Sept ans, etc., finirent par causer sa disparation. Nous sommes alors à la moitié du XVIIIe.

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Figure 2 : « Pour la Tour du Pin, la lutte contre la royauté et la noblesse féodale tient de la "légende grossière"»

La Bataille de Bouvines, Horace Vernet (1827)

 

Entre temps, et ce depuis l’avènement de ce qui allait devenir à proprement parler l’Etat, une nouvelle forme de noblesse vit le jour : la noblesse dite de robe[2]. Celles-ci étaient composées de personnes ayant acquis à titre onéreux un office anoblissant dans les emplois civils, l’administration, la magistrature ou les finances. Elles se recrutaient chez les bourgeois arrivés à un certain niveau d’aisance et souhaitant se perpétuer. C’est cette population qui forma la majeure partie de ce que l’on a indument appelé la « noblesse » à la veille de la Révolution. Exemptée de service militaire, parisienne dans son essence, elle était dès ses débuts l’ennemie de la véritable noblesse, que l’on nomma naturellement par opposition la noblesse d’épée. La Tour du Pin le martèle en ces termes : « Non, la noblesse ne fut, sous l’ancien régime, ni combattue, ni exaltée ; elle fut plutôt délaissée, et l’une des principales formes de ce délaissement fut la facilité des anoblissements à caractère fiscal et la tolérance des usurpations de qualité ou du moins de signes extérieures de la qualité. (…) Ce fut principalement cette intrusion [celle de la noblesse de robe], très facile à constater aujourd’hui qui jeta le discrédit sur la noblesse, parce que les éléments qui s’y étaient faufilés ainsi n’en avaient ni les traditions ni le respect, comme on le voit bien à ceux qui se retournèrent contre elle pendant la Révolution ».

En réalité le reste de la véritable noblesse s’honora aux Etats Généraux, toujours fidèle au roi, même défaillant, et ce malgré le sort qui l’attendait sur les échafauds républicains. Après cette mise en lumière, on notera qu’il parait tout à fait comique que les historiens républicains arrivent encore à parler de 1789 comme l’année de « la mort de la féodalité » !

 

Il est intéressant de noter que le XIXe siècle n’a pas vu complètement disparaitre la noblesse d’épée. Ainsi La Tour du Pin la définit avant tout par sa résilience, comme le cœur battant des valeurs de France qui ne souhaite pas mourir. Le reste de ses membres survivants s’en retourna sur ses terres d’origines, et bénéficia de l’appui de la population locale comme depuis des siècles. Les distinctions nobiliaires avaient beau être interdites par le décret du 19 Juin 1790, us et mœurs demeuraient plus fortes que les lois. Ce constat fait naitre pour La Tour du Pin l’espoir du renouveau de la noblesse et des moyens de reformation d’une élite vivace et enracinée. Dans le cadre du SOCLE, cette réflexion nous apparait de première importance, regard porté sur nos premiers travaux dans De L’Aristocratie[3], qui partage sa thématique avec celle de l’auteur. Quoique sa pensée nécessiterait d’être mise à jour, considération faite du XXe siècle, elle n’a rien perdu de sa superbe. L’idée centrale est ici de s’appuyer sur l’assentiment, pour ne pas dire le plébiscite, duquel bénéficie encore la classe de l’ancienne noblesse d’épée et des valeurs qu’elle maintient à flots. Pour reformer une aristocratie, sachant que le nombre manque, il faudra y associer de nouvelles familles. Cette admission se fera sous conditions « d’honorabilité, d’ancienneté et de possession de la famille postulante ». Les nouveaux membres devront par ailleurs revenir à la source de ce qui a fait la grandeur de la noblesse dès ces origines : un devoir d’armes, concrétisé par une formation polytechnicienne et une carrière militaire obligatoire et décorée. En effet l’une des spécificités de la noblesse qui fut durement sabrée par la Révolution concerne les droits de succession. Ces derniers, noyau juridique de la perpétuation pérenne des biens fonciers d’une lignée, ont été remplacés par des procédures d’héritages ne faisant jamais intervenir que deux acteurs : l’individu ou l’Etat. Une condition sine qua non au renouveau d’une véritable aristocratie serait la liberté de transmission de ce que l’on nomme les biens de famille, appellation juridique précise définissant « tous les biens dont les possesseurs successifs sont investis par substitution dans une même lignée », et qui ne sont ni des biens collectifs, ni des biens individuels successoraux. Interdite par la Révolution sous couvert d’égalitarisme, La Tour du Pin soutient qu’il serait en réalité aisé légalement de le réintroduire : en jouant avec l’ambiguïté du droit, une simple abrogation d’une loi du Code Civil soutenue par la loi de 1901 sur la liberté d’association[4] suffirait. Enfin pour parachever le système, un ultime degré de sélection au sein des familles est préconisé. Il donnerait, puisant au sein des familles les plus méritantes, un conseil spécial de la couronne, servant les intérêts de cette dernière, reconnaissant l’héritier comme légitime, et décidant de la régence le cas échéant. La différence notable dans le système de La Tour du Pin, par rapport au système de la pairie de l’Ancien Régime, réside dans le fait que ces décisions seraient prises par votes et élections publiques, et non par des pourparlers obscurs desquels le peuple ne serait pas informé. Il faudra pour se faire que « ceux qui conduisent l’opinion se prêtent à un retour, non pas à un ordre de choses qui a fait son temps, mais à la sélection qui s’opère naturellement entre les familles lorsqu’elle n’est pas contrariée par les lois. »

 

     La représentation professionnelle en système postrévolutionnaire

 

Les derniers articles de cette partie ont trait au thème central dans l’œuvre de La Tour du Pin de la représentation professionnelle et de son organisation, territoriale et institutionnelle.

 

On appelle représentation professionnelle la représentation des droits et des intérêts communs correspondant à l’exercice d’une profession. D’une définition éclate naturellement une multitude de questions que celle-ci sous-tend. La plus évidente et lourde de conséquence est tout d’abord : « Peut-on réellement et efficacement représenter un droit, un intérêt ? » A cette problématique La Tour du Pin répond sans détour que oui. Il affirme que l’intérêt et le droit, intrinsèquement, sont intrinsèquement des revendications bien plus solides, plus rationnelles, moins sujettes à controverses que les opinions. Or c’est bien sur la représentation des opinions que le système parlementaire moderne entend gouverner. Il n’est donc pas absurde de croire qu’il le pourrait tout aussi bien, voire éminemment mieux, dans un système où les intérêts et les droits de la société civile siègeraient par la voix de ses représentants. Cette représentation signifierait donc l’expression, par un organe de l’Etat, qu’il soit purement consultatif ou doté d’un pouvoir législatif, de ces droits et de ses intérêts. Car il est une certitude que les membres d’une même profession ont des droits et des intérêts communs à faire valoir.

 

Pour ce qui touche aux droits, le premier et le plus inaliénable est sans aucun doute le droit au fruit du travail accompli dans les mêmes conditions et par les mêmes éléments de la profession. Il ne lui est d’ailleurs pas complètement propre : une profession ne s’exerce pas uniquement pour ses membres mais aussi pour la collectivité et participe du Bien Commun à l’ensemble. Il convient d’ailleurs de noter que sous l’Ancien Régime, le droit du travail n’allait pas sans le droit au travail. Une expression, qui pour les modernes « fleure bon le socialisme le plus avancé », était pourtant illustrative de « la base même de l’organisation des métiers » de l’époque. Des métiers étaient réservés uniquement à certains membres, et le « chômage » ne signifiait rien d’autre que l’ermitage hors de la Cité[5].

 

Pour ce qui touche aux intérêts, il y a assurément au sein d’une même profession des intérêts tantôt convergents tantôt divergents fonction de la conjoncture socio-économique. Néanmoins il demeure malgré tout un intérêt commun écrasant : celui de la prospérité de la profession, qui doit « rejaillir sur tous les éléments » de celle-ci. Ces intérêts convergents ont de tout temps sous l’Ancien Régime conduit à des ententes commerciales et financières naturelles, entravant la concurrence. Appelées cartel en Allemagne, trust chez les anglo-saxons, elles étaient jadis l’âme du commerce bien huilé, et sont aujourd’hui qualifiées de meurtrières par les libéraux. Expression d’un intérêt commun à lutter contre l’avilissement des prix, la dépréciation résultant de qualité médiocre ou de malfaçon, et surtout contre la concurrence jugée déloyale, leurs noms seuls dans les langues germaniques résonnent comme relevant du banditisme et du crime organisé (preuve que l’action métapolitique du libéralisme a malheureusement été des plus efficaces).

 

Les parlementaires des différentes assemblées du XIXe siècle issus de la société civile et ému du sort des travailleurs ont néanmoins fait montre d’une considération à leur endroit. C’est ainsi posé la question de comment assurer une juste expression d’intérêts professionnels distincts de ceux de l’Etat. Ils déchantèrent rapidement face à la complexité inouïe du projet. On évoqua l’idée d’une Chambre unique où tous les représentants siègeraient à titre consultatif, ou d’un grand conseil adossé au parlement ; certains proposèrent même de supprimer le Sénat pour que cette assemblée des métiers puisse disposer d’un organe législatif. Les débats étaient sans fin pour la raison simple que le critère de sélection et de représentation des professions dans un même collège électoral était absolument introuvable. Pensez ne serait-ce qu’à l’idée même d’une représentation proportionnelle : les boulangers méritent-ils de moins peser dans les textes de lois que les paysans sous prétexte de leur infériorité numérique ? Ce serait faire fi de leur utilité respective, irréductible à leur seule proportion en nombre au sein de la société civile. La Tour du Pin révèle le nœud du problème en ces termes : « Il y a une telle antinomie entre l’organisation sociale des professions et le régime politique régnant qu’il est impossible de réunir les produits de l’une et de l’autre origine dans un organisme unique. L’Etat social est le fait du développement historique de la société, (…) tandis que l’organisation politique est l’expression d’un système préconçu et correspond à un principe abstrait. »

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Figure 3 : « Une profession ne s’exerce pas uniquement pour ses membres mais aussi pour la collectivité et participe du Bien Commun à l’ensemble »

Les travaux des champs, Le Rustican, Manuscrit (1373)

 

Pour La Tour du Pin, la seule voie de représentation solide réside à nouveau dans une architecture organique et donc corporatiste de son expression. Il faut pour cela introduire des Corps D’Etat propre à chaque branche professionnelle à laquelle correspond des intérêts et des droits commun. Ceux-ci seraient désignés par libre assemblée, vraisemblablement par application du principe électoral. Au sein de ces corps d’Etat s’élèvent des unions de travailleurs formant des chambres syndicales. Elles formeront le réseau organique de défense des intérêts des travailleurs au niveau de l’entité primordiale de l’organisation territoriale de la représentation professionnelle, à savoir l’arrondissement, ou le pays comme le nomme La Tour du Pin (cette entité correspond peu ou prou à nos cantons contemporains). Au sommet de l’Etat, ce sont ainsi les corps d’Etats, représentants de l’ensemble des chambres, qui établissent à côté des Gouvernements les organes représentatifs des droits et des intérêts professionnels et rentrent en pourparlers avec ces-derniers. Il est ainsi assurer que les décisions prisent ne soient jamais déconnectées du peuple laborieux.

 

Ces longues réflexions s’achèvent sur une harangue à l’endroit des cercles catholiques d’ouvriers. Eux étant à présent conscients des problématique et de la démarche à suivre pour les résoudre, il leur est donné mission de préparer et de sensibiliser l’opinion à ses changements. Ses mots pourraient s’appliquer à notre époque, et ont ainsi une portée singulière pour les esprits soucieux de pourfendre un ordre trop longtemps établi : « Les élus du suffrage universel se font une gloire de ne représenter personne ni rien ; ils sont, au Parlement, les députés de la France, disent-ils. Ce n’est pourtant pas la France qui les a choisis. Ils n’ont pas de mandats, parce qu’ils n’ont pas de mandants ; le collège électoral qui les a investis a disparu comme les éphémères en les mettant au jour. (…) Or c’est le foyer d’un homme et son métier qui constituent son individualité politique, il ne peut être représenté par quiconque ne tient pas à lui par les mêmes conditions.

Ainsi ce n’est pas avant 1789, comme on l’a dit alors, que la France n’avait pas de constitution ; c’est depuis qu’elle n’a plus d’éléments constituants organisés politiquement. Il faut donc rasseoir la représentation à la fois sur le domicile et sur la profession, en un mot, faire le contraire de ce qu’a fait la Révolution. La Révolution a systématiquement divisé, séparé, dissocié les éléments de la cité. Rapprochons, réunissons, reconstituons les amoureusement, et nous aurons rendu sa vigueur à la nation. L’œuvre est assez belle pour qu’on s’y attache lorsqu’on l’a aperçue. »

 

 

Pour le SOCLE

 

  • La Révolution a brisé les structures sociales et économiques traditionnelles millénaires. Le travailleur est dès le début du XIXe siècle soumis au système libéral, tout régime politique confondu.

 

  • L’une des causes principales de la Révolution est l’infiltration par la noblesse de robe de l’aristocratie. La noblesse d’épée de l’Ancien Régime, héritière des valeurs des noblesses féodales et chevaleresques, a été saignée par la multitude des guerres européennes fratricides.

 

  • Contre le système issu de la Révolution, le socialisme n’est pas la solution. Celui-ci en est en réalité issu, tout comme le libéralisme. Ils laissent tous les deux l’Homme pris entre deux tenailles mortelles : la Force et la Matière.

 

  • La restauration du régime corporatif est un antidote très prometteur, avec toutes les réformes politiques et financières qu’elle suppose. Le régime corporatif seul est conforme à l’évangile, permettant au travailleur de mener une vie honnête selon son état.

 

  • Le système libéral est fondé sur le mécanisme de l’Usure. Réprouvé et interdit par les structures traditionnelles, son mécanisme est régi par la nouvelle classe dirigeante : celle des spéculateurs.

 

  • C’est le régime corporatiste qui concrétisera la fin du règne de l’Usure. La corporation, « organe social concret » regroupant en son sein les patrons, les directeurs et les ouvriers, sera seule en possession des moyens de production. Le capital d’exploitation sera fourni par la clientèle elle-même, à titre gratuit, et non plus par l’intermédiaire usurier.

 

  • Une législation sociale chrétienne digne de ce nom doit être déduite du principe de la foi chrétienne. Son architecture est soutenue par trois idées fondamentales : l’idée de charité, de solidarité et de liberté. Des exemples de législations de ce genre dans les royaumes européens de jadis sont légions.

 

 

 

 

Notes et Références 

 

[1] Les seules réelles guerres furent celles contre la Bourgogne et l’Aquitaine, précisément car leurs principes et leurs coutumes rentraient en opposition avec la coutume salique du Royaume de France.

 

[2] Il convient ici de faire attention au vocabulaire employé, l’appellation noblesse de robe étant parfois utilisée pour désigner de façon triviale la bourgeoisie. Celle-ci pouvait se faire appeler ainsi par la confusion qu’elle entretenait sciemment dans ses mœurs avec la véritable noblesse. Il suffit d’assister à une représentation du Bourgeois Gentilhomme de Molière pour s’apercevoir cependant que la duperie ne durait que peu de temps !

 

[3] Ces travaux feront l’objet de publications ultérieures à l’écriture de cette critique, courant 2017.

 

[4] Loi sur la liberté d’association qui plus de Cent dix ans après la Révolution, abroge quasi définitivement la Loi Le Chapelier sur la question de l’association non lucrative.

 

[5] Chaque profession avait son droit et ses juridictions propres : conseils de l’ordre des avocats, chambres de commerces, conseils de prud’hommes, etc. Et certains rares résistants à l’épreuve du temps sont encore actifs aujourd’hui, tels que les tribunaux de justice militaire, descendants des anciens conseils de guerre.

 

 

 

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