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William Morris: contre le monde moderne

Le passé n'est pas mort, il vit en nous, et revivra dans le futur que nous sommes en train d'aider à mettre en place

William Morris

 

 William Morris est un homme s’étant battu toute sa vie pour rendre l’Europe à elle-même.

Rendre à l’Europe sa conscience identitaire, lui rappeler les limites de sa civilisation, en traduisant tant l’Odyssée d’Homère que les sagas et les Eddas de l’Islande, l’Enéide de Virgile que le Béowulf anglo-saxon, les romans courtois et poèmes médiévaux, tant français qu’anglais. Tous ces ouvrages étaient accompagnés d’ornements et illustrations réalisées par Morris et imprimés dans son manoir rural du XVIe s. de Kelmscott, suivant la méthode du XVe s. Ils sont considérés comme des chefs-d’œuvre de l’édition. Voyageant en France, Angleterre, Italie, Irlande, Scandinavie et Islande, y visitant les chefs-d’œuvre de la nature et de l’art. Dans son ouvrage Le Paradis terrestre, qui le fit connaître comme le plus grand poète de sa génération, il raconta l'aventure de navigateurs scandinaves du XIVe s. qui, partis à la recherche d'une terre où s'établir, tombèrent sur une colonie de Grecs restés païens. Les deux peuples se racontèrent alors douze légendes chacun. Il faut y voir un résumé de l'Europe : civilisations méridionale et septentrionale, paganisme et christianisme, harmonie entre les peuples classique et germanique.

 

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Rendre à l’Europe l’indépendance des différents peuples qui la composent, en partant soutenir les indépendantistes irlandais et islandais, devenant l’ami du leader Jon Sigurösson.

Rendre à l’Europe la nature, la beauté et le charme que l’industrie détruit. William Morris fut le plus ardent opposant à l’industrialisation de son temps. Pionnier, avec Théodore Rousseau et quelques autres, du militantisme écologique, il n’eut de cesse de dénoncer les forêts rasées, les champs et les prairies éventrées, les fumées nauséabondes et les cours d’eau pollués par l’activité capitaliste. En substituant aux objets fabriqués par leur utilisateur dans un souci de beauté et de pérennité, des objets identiques par milliers, fabriqués en usine par des ouvriers exploités, William Morris fut le premier à alerter l’opinion sur l’enlaidissement général de l’Europe.  Pour la première fois, la prospérité favorisait la destruction et la misère. Opposé à l’exode rural et à l’exploitation du prolétariat, William Morris fonda la Socialist League, antiparlementaire, révolutionnaire et anarcho-communiste. Ce parti se distinguait du marxisme en tant qu'il refusait la société industrielle pour un retour à l'économie artisanale et rurale. Il se considérait comme l’héritier des jacqueries, et notamment de la révolte des paysans anglais de 1381, à laquelle il consacra un important ouvrage à moitié fictionnel. Ses idées subversives lui firent refuser un poste de professeur de poésie à l'Université d'Oxford en 1877, et le prestigieux titre de Poet Laureate of Great Britain and Ireland en 1892.

 

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Enfin, rendre à l’Europe l’art qui fit d’elle la plus belle des civilisations. Préservant les œuvres du passé, créant un art traditionnel de belle qualité et réunissant les conditions pour la floraison des arts futurs. Pour le passé, il créa en 1877 la Société pour la protection des anciens bâtiments. Conscient que l'art actuel n'était plus capable que de plagiats sans vie effectués par des ouvriers sans idéal, il voulait que, attendant de jours meilleurs, nous nous abstenions de toucher aux œuvres de nos ancêtres. Il s'agit de la première organisation non gouvernementale attachée à la préservation patrimoniale et, surtout, de la première à défendre les traces du temps sur le bâti et les différents stades de sa construction, s’opposant par exemple à un Viollet-le-Duc. En 2012, la Société pour la protection des anciens bâtiments reçut le prestigieux prix de la fondation pan-européenne Europa Nostra. Morris avait une vision globale du patrimoine, désirant conserver l'art ancien autant que les techniques artisanales ayant permis de le réaliser, la nature autant que la culture, les grands châteaux autant que les fermes modestes. On en a fait le premier éco-socialiste, partisan de la décroissance, c'est oublier tout le volet culturel de son combat. En ce sens, Demain la décroissance. Penser l'écologie jusqu'au bout d'Alain de Benoist (2007) est peut-être l'ouvrage se plaçant le plus dans sa lignée.

 

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Pour le présent, il fonda une firme de fabrication artisanale de mobilier qui connut un grand succès, et soutint l’activité des peintres préraphaélites. Il écrivit de nombreux poèmes et ouvrages dont la fantaisie s’inspire de la mythologie germanique et celte. Les romans de fiction constituent une importante part de son travail. Il s'agit d'histoires prenant place dans les sociétés que Morris regrettait : tribus germaniques païennes, Grecs de l'Antiquité, monastères islandais, douce campagne française ou anglaise médiévale ou cour aristocratique au temps des chevaliers.  Pour sa firme, il dessina un très grand nombre de papiers peints et d’objets d’art décoratif, dont l’esthétique en fait le digne continuateur de l’art anglais traditionnel et l’annonciateur du mouvement Arts and Crafts et de l’école de Glasgow. Le but de sa firme était de prouver la supériorité morale et esthétique du travail manuel sur l'industriel, ce qui fut chose faite lorsque la Couronne se mit à faire appel à ses services.

Pour l’avenir, il fut le théoricien et le précurseur esthétique et intellectuel de l’Art nouveau, dont les premiers groupes le reconnurent comme père à la fin de sa vie. Ainsi, les membres de l’Art Workers’ Guild et de l’Arts and Crafts Exhibition Society l’élurent président en 1888.

 

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Dans sa vie privée, William Morris fut l’excellent père d’une famille nombreuse, l’heureux époux de celle qui fut considérée comme la plus belle Anglaise de sa génération - le modèle Jane Burden - et l’ami fidèle qui, sa vie durant, resta aux côtés du peintre préraphaélite Edward Burne-Jones et de l’architecte Philip Webb. Morris emménagea à vingt-deux ans dans un quartier animé de Londres avec Burne-Jones, à la fois attiré et rebuté par les charmes et les vices de la grande ville. Burne-Jones devint membre de la confraternité préraphaélite, un groupe de peintres âgés de la vingtaine partageant les valeurs de Morris et de Webb contre la révolution industrielle. C'est en compagnie de ce groupe d'amis qu'il fit la rencontre de Jane Burden, actrice pauvre âgée de dix-sept ans. Frappés par sa grande beauté, le groupe en fit rapidement sa muse, et William Morris sa femme. Le couple s'épousa dans la plus vieille église d'Oxford, ville d'origine de Jane. St Michael at the North Gate a en effet été bâtie par les Saxons dans la première moitié du XIe s. Les deux jeunes amoureux passèrent leur lune de miel dans la superbe ville de Bruges, presqu'intacte depuis le XVe s., puis s'établit à Londres. Sa vie durant, William Morris n’eut de cesse de faire des allers-retours entre saine retraite à la campagne et tentatrice vie mondaine à Londres, où sa jolie femme était courtisée par tous les jeunes dandys, que notre auteur exécrait. Elevé dans le puritanisme, il se rapprocha du catholicisme anglais dès ses quinze ans, peu avant d’entrer à l’Exeter College d’Oxford, d’où ce courant était parti. Il fut alors influencé par les chrétiens socialistes Frederick Denison Maurice et Charles Kingsley, par l’ouvrage Passé et présent de Thomas Carlyle, les écrits de John Ruskin et l’ancienne littérature européenne, ouvrages qui le marqueront toute sa vie. Au cours de sa vie, il se tourna vers les paganismes germanique et celtique, retrouvant alors les âmes qui l'avaient accompagné dans son enfance et sa jeune adolescence, lorsqu'il vagabondait, seul, auprès des lacs, des sources, des mégalithes et des forêts en faisant l'école buissonnière. Il mourut en 1896 de la tuberculose et fut inhumé à l’église Saint-Georges de Kelmscott, qui date des XV, XVI et XVIIe s., après avoir été suivi par un grand cortège.

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