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Théorie de la propriété, de Pierre-Joseph Proudhon

Maurras disait : « Je ne dirai jamais lisez Proudhon à qui a débuté par la doctrine réaliste et traditionnelle, mais je n'hésiterai pas à donner ce conseil à quiconque ayant connu les nuées de l'économie libérale ou collectiviste, ayant posé en termes juridiques ou métaphysiques le problème de la structure sociale, a besoin de retrouver les choses vivantes sous les signes sophistiqués ou sophistiqueurs ! Il y a dans Proudhon un fort goût des réalités qui peut éclairer bien des hommes ».   Étant donnée la forte carence en textes économiques chez les penseurs attachés à l'héritage européen, et surtout le fait que toute notre génération a uniquement « connu les nuées de l'économie libérale ou collectiviste », l'analyse traditionnelle et critique de ses théories économiques semble être un antidote indispensable. Il faut aussi prendre en compte les origines rurales de Proudhon, son éducation traditionnelle, sa défense de l'artisanat et de la paysannerie, de la structure familiale, etc. Son univers mental et culturel est clairement celui de la société pré-industrielle, avant que la domination des idéologies n'étende sa chape de plomb sur le monde de la pensée.

 

Hans Abgrall, pour le SOCLE

 

 

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            La Théorie de la Propriété est une tentative de synthèse d'une pensée complexe et toujours en mouvement, parue à son décès en 1865. Elle représente un complément et une réponse à son célèbre pamphlet Qu'est-ce que la Propriété ? paru en 1840, compilant ainsi ses recherches et réflexions ultérieures. Il constate l'incapacité des collectivistes à établir un projet viable et mobilisateur pour les masses, ce qui entraîne ainsi mécaniquement la domination sans partage des grands propriétaires sur la France, par le biais du mensonge parlementariste qu'il dénonce activement. Dans cette situation analogue à celle que vit l'Europe depuis la fin de la Guerre Froide, Proudhon veut avant tout rester fidèle à son engagement de défendre les intérêts du peuple, dont il reconnaît d'ailleurs la multiplicité des identités comme une évidence : Bretons, Occitans, Basques, Alsaciens, sont des nations irréductibles l'une à l'autre, chacune ayant son âme propre.

 

            Il nuance donc son ancienne critique frontale de la propriété, en tentant de revenir à la base de sa définition, d'étudier ses différentes formes, leurs conditions et leurs effets, pour discerner ce qui serait profitable au bien commun du peuple. Dans ceci, il garde toujours un soucis de rejet des idéologies toutes faites, et surtout d'applicabilité réelle. Bien loin de verser dans un centrisme électoral voué à rester l'idiot utile du système en place, il s'intéresse à la construction d'alternatives concrètes au sein du peuple : il a ainsi fortement contribué au mouvement mutualiste, dont notre société porte encore la trace vivante. Sa pensée et son initiative irrigueront longuement le milieux socialistes non-marxistes, en particulier le syndicalisme révolutionnaire, avec lequel Charles Maurras tentera un rapprochement par le Cercle Proudhon en 1911, cherchant à dépasser les clivages droite/gauche.

            Proudhon commence par tirer au clair l'ensemble des sens que peut revêtir le mot « propriété », notant la confusion qui y règne et les passions violentes qu'il suscite. En effet, libéraux comme communistes jouent volontairement sur ce flou artistique pour justifier ou condamner toutes les formes que la propriété peut revêtir, ce qui est pour lui une forme de malhonnêteté intellectuelle car nécessairement fait à dessein. Il différencie donc trois types de « propriété » bien distincts :

  • L'attribution, c'est-à-dire le fait d'être nommé et reconnu comme réalisateur d'une œuvre ;
  • La possession, c'est-à-dire le fait d'être assuré de pouvoir utiliser un bien matériel pour sa survie et pour être capable de pratiquer sa profession ;
  • La propriété, c'est-à-dire le droit de pouvoir « user et abuser » d'un bien matériel, y compris de manière à en tirer une rente, versée par des personnes en ayant besoin pour leur survie ou la pratique de leur profession.

            Qui peut, en effet, ne pas s'apercevoir qu'être crédité comme auteur d'un roman, être possesseur des chaussures qu'on a aux pieds en déambulant dans la rue, être rentier de plusieurs immeubles ou champs que l'on loue, sont trois choses bien différentes ? Sans compter que, de la propriété individuelle à la propriété étatique, il peut se trouver une foule de modes de propriété partagée, à l'échelle d'une famille, d'un syndic d'immeuble, d'une coopérative ou d'une commune. Ces différents modes ont chacun leur raison d'être, leurs vertus et leurs limites ; aucun ne saurait être imposé universellement au détriment des autres, d'autant plus que, par nature, ils tendent à se côtoyer et même à se chevaucher. L'application de ces formes de propriété plus ou moins collective n'a pas lieu d'être un débat idéologique, mais de correspondre au type de bien concerné, c'est-à-dire de permettre son utilisation optimale en vue du bien commun.

 

            En effet, lorsqu'il se pose la question de la légitimation de la propriété foncière, il se retrouve face à un problème épineux. Qu'est-ce qui détermine la légitimité à une personne de jouir d'un droit exclusif sur une portion de terre ? Dans un contexte religieux, elle appartient d'abord à Dieu (ou, pour les païens, aux genii loci, les génies du lieu). Or, par l'effet de rente du capital, les travailleurs produisent pour un patron qui empoche une plus-value, et achètent pour vivre à d'autres patrons qui font des plus-values sur le travail d'autres travailleurs. La chose semble pour Proudhon intenable et contraire à la justice. Pour autant, il constate qu'aucune société humaine dénuée d'une forme ou d'une autre de propriété ne s'est maintenue, et que pendant cette période le despotisme le plus criminel y régnait. La propriété est donc pour lui un moindre mal, qui trouve sa justification dans les bienfaits qu'elle peut apporter à la société, lorsqu'elle est bien définie dans sa nature, bien attribuée aux personnes, et que celles-ci en font un bon usage, conforme à la fois aux lois et à la morale.

            Pour éviter de déborder de ce cadre, en particulier à cause de la tendance à l'accumulation de la propriété aux mains de quelques privilégiés, il propose donc que les salaires soient égaux pour tous, à intensité et durée égale. Cependant, il insiste bien sur le fait que de nombreux facteurs doivent venir moduler cette rémunération pour qu'elle soit équitable :

  • dureté physique
  • risques encourus
  • amortissement des années d'étude ou d'apprentissage
  • niveau de responsabilité en cas de pertes financières ou d'accident

            De la sorte, le salaire du médecin serait sensiblement plus élevé que celui de la réceptionniste, par exemple. De même, pour Proudhon, les cadres, et en particulier les patrons, sont des travailleurs. Ils donnent à l'entreprise un travail qualifié, souvent sur des horaires plus vastes, et à fortes responsabilités. C'est une fonction qu'ils doivent exercer en coopération avec leurs employés, dans le but de permettre à chacun de pratiquer son activité de manière coordonnée, efficace, et viable dans le temps. Or, la forme actuelle de la société, ses aberrations sociales et économiques contraires à la loi naturelle, à la raison humaine, et à la volonté divine, réalisent la prophétie marxiste de la lutte des classes. Ce conflit larvé et permanent est source de division dans la société, ce qui l'empêche d'être harmonieuse puisque les compatriotes se traitent comme des étrangers ; d'ailleurs à raison puisqu'ils sont de fait jetés l'un contre l'autre sur un champ de bataille économique. Or, pour Proudhon, « l'Anarchie, c'est l'Ordre moins le Pouvoir ». Il préconise donc la mise en place de mutualités dans les entreprises et professions : assurance mutuelle, crédit mutuel à taux réduit. Joignant les actes aux paroles, il mettra même ces premières expérimentations sur pied. C'est largement de ce mouvement, assez révolutionnaire pour l'époque, que viennent nos mutuelles sociales et nos coopératives agricoles. Ces initiatives ayant l'avantage d'être localistes et affinitaires, il est parfaitement envisageable d'y voir des leviers efficaces pour matérialiser des sanctuaires européens face au Grand Remplacement, qui tend à nous rendre minoritaires en Europe, et au Grand Oubli, qui nous empêche de mettre en place les moyens de solidarité communautaire qui font la force des non-Européens sur notre sol.

            Pour éviter que la concurrence ne mène chacun à ramener ses prétentions en-dessous de la juste rémunération, Proudhon demande aussi que des corporations fassent elles-mêmes la régulation de leurs effectifs, en évitant de se retrouver en sureffectif et donc partiellement au chômage. Ces structures se différencient des syndicats dans le sens où ils sont groupés par branche de métier plutôt que par idéologie partisane, et en rendant l'adhésion et la participation aux décisions obligatoire pour exercer le métier en question (en France, seule 7% de la population active est syndiquée[i]). Pour Proudhon, l'éducation doit aussi être réformée pour détecter les meilleures potentialités en chacun et éviter les erreurs d'orientation. Il ne s'oppose pas stricto sensu à l'héritage, mais invoque le modèle romain de l'adoption (étendu entres autres à la famille impériale) : la propriété peut être transmise uniquement à un héritier qui aura les capacités de l'utiliser, c'est-à-dire qui sera formé au métier et aura au préalable démontré son talent dans le domaine. Proudhon demande aussi que les loyers soient considérés comme une forme de pré-achat, correspondant en fait à des mensualités d'un prêt. Si on a versé, sur quelques années, 50.000€ de loyer sur un bien d'une valeur à la vente de 100.000€, on en est à moitié propriétaire. Enfin, les dépenses nécessaires au fonctionnement de la collectivité, réduites au plus strict minimum par le principe fédéraliste de subsidiarité (les familles, communes et provinces prenant en charge à leur échelle tout ce qui serait dans leurs capacités), doivent être assurées par une taxe sur la propriété, non sur le travail, pour éviter d'étouffer les travailleurs, que ceux-ci soient salariés ou employeurs.


            Pour justifier ce principe fédéral, il déclare que l'humain de capacités propres d'intelligence, de conscience, et de liberté, qui sont de nature divine et permettent le fonctionnement de la société. Celle-ci doit les encourager, et disposer de règles qui exercent le libre-arbitre et le sens de la responsabilité. Elle économise ainsi des moyens de surveillance et augmente la qualité de ses membres. L'autorité collective ne doit s'exercer que quand la liberté d'action, le génie et la vertu de la personne rencontrent leur limite, et là encore pour les soutenir, non les réprimer. Le même raisonnement s'applique dans toute communauté, y compris la famille et la commune, l'entreprise et la corporation. On retrouve avec un certain amusement le cœur de la triade vennerienne, « l'excellence comme but ». Augmenter la qualité de son peuple est en effet une évidence pour tout nationaliste conscient de ses devoirs. Le seul point de friction potentiel est de savoir quelle proportion de la population a réellement les capacités et l'envie de s'élever, et jusqu'à quel point. Pour Proudhon, chacun en est a priori capable, mais il admet que telle n'est pas nécessairement la réalité et ne cherche pas à nier par principe d'éventuelles différences fondamentales de disposition. Il demande seulement que des chances égales soient offertes, pour qu'on puisse constater si ces inégalités sont fondées par nature.

            On peut noter (ou objecter) que Proudhon reste globalement dans l'idée d'une économie de marché, faisant jouer une forme de concurrence. Il justifie même cela en disant que, si la concurrence étrangère et lointaine est capable de produire aussi bien pour moins cher, malgré les frais de transport, alors cela signifie que les modes de production locaux doivent être adaptés. A son époque, en effet, pas de cargos pouvant déverser des marchandises d'un bout à l'autre de la planète pour des prix dérisoires, pas non plus de dumping social en l'absence de sécurité sociale effective, et les nuisances liées au transport international restaient limitées ou mal connues (émission de gaz à effets de serre, introduction involontaire d'espèces exotiques invasives, etc). Une fois prise en compte les avantages d'une forme de protectionnisme, il suffit de piocher dans les arguments de Proudhon lui-même les raisons et la manière de les réaliser : la communauté nationale se doit de défendre ses intérêts, en particulier en matière de souveraineté énergétique, alimentaire, et technologique. Les concessions faites à leur liberté par des compatriotes, voués à être solidaires par leur proximité et leur interdépendance, permettent d'éviter une domination étrangère qui leur serait bien plus néfastes. Pour autant, cette protection prend surtout la forme d'orientation stratégiques de la dépense collective et d'un patriotisme économique de la part des citoyens, plutôt que de barrières douanières rigides, sauf en contrepartie naturelle et proportionnée de celles que mettraient en place les autres nations.

            Là encore, il renvoie dos à dos les fanatiques du libre-échangisme comme les tenants d'un régime politique autarcique et autoritaire. Par cet ouvrage dense, Proudhon affirme la primauté du réel et la nécessité d'une économie organique, loin des pensées sectaires, articulant ensemble divers modes de propriété et la présence d'oppositions insolubles dans la société, qui doivent être harmonisées et non artificiellement abolies. Aucun médecin ne tente de « simplifier » ou à rendre parfait le corps humain qu'il doit soigner pour en faire un amas uniquement de peau, de chair, ou d'os : l'économiste politique ne doit pas non plus chercher à imposer la collectivisation totale, ni la propriété individuelle généralisée, mais à chercher prudemment et avec patience le bien commun en chaque situation.

 

 

            Pour le SOCLE

  • Il est nécessaire au nationalisme de penser l'économie en-dehors des idéologies collectivistes comme libérales

 

  • En toutes choses, l'économie est un moyen pour le politique, non un but : toute décision en ce domaine doit d'abord être pragmatique sous peine d'être criminelle

 

  • Sous le terme de « propriété » se trouvent différentes réalités, dont les principales sont l'attribution avec effet de reconnaissance sociale, la possession pour but de survie et d'usage dans l'exercice d'une activité, et la propriété avec possibilité d'en tirer une rente

 

  • Ces diverses formes de propriété peuvent être faites en commun à plusieurs échelles, que sont la famille, la coopérative, la commune, la province, la nation, selon ce qui est nécessaire au bien commun

 

  • Les patrons sont des travailleurs comme les autres, dont la rémunération doit être similaire aux employés, en prenant en compte leurs années de formation, leur volume horaire de travail et leurs responsabilités

 

  • Des corporations, regroupant la totalité des travailleurs exerçant dans un même secteur, sont les plus à même de décider des régulations à adopter sur leur activité

 

  • Pour éviter à une minorité de grands propriétaires de s'accaparer la nation, tout en limitant le despotisme étatique, les loyers peuvent être rendus équivalents à un achat partiel du bien et le financement de la collectivité, réduit au minimum, se faire par une taxe sur la propriété

 

  • Le principe fédéral préconise une union, laissant au maximum d'autonomie à chaque membre et à chaque échelon, jusqu'au niveau où la souveraineté effective peut être atteinte

 

  • Il est vital pour une nation d'augmenter les facultés techniques, intellectuelles et morales de ses compatriotes, bien que tous ne puissent pas nécessairement s'élever au même degré : l'aristocratie n'est validée que par l'observation d'inégalités irréductibles, pas par principe

 

 

 

Pour approfondir:

  • Présentation de Proudhon par Thibault Isabel pour le cercle Henri Lagrange :


 

 

  • Le débat entre Michel Onfray, Alain de Benoist et Thibault Isabel sur Proudhon, pour l'émission « Les idées à l'endroit » sur TV Libertés :


 

Notes:

[i]  (1)   "Les syndiqués en France 1990-2006", par Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, mai 2007, téléchargeable sur http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00150631

 

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