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Théologie de l'histoire et chute de civilisation, de Juan Donoso Cortès

Juan Donoso Cortès, ou marquis de Valdegamas, est un intellectuel espagnol de la première moitié du 19ème siècle. Contrairement à la majorité des pointures dont nous critiquons les œuvres dans le cadre du Socle, c'était un homme politique, un vrai, c'est-à-dire un qui eut une influence concrète sur les affaires de son pays. Mais c'était surtout un grand penseur de la contre-révolution, que de nombreux spécialistes rangent au côté d'un Louis Bonald, d'un Joseph de Maistre, ou d'un Edmund Burke, pour compenser l'omerta dont il est victime depuis plus de cent-cinquante ans.

 

Félix Croissant, pour le SOCLE

La critique positive de Théologie de l'histoire et crise de civilisation au format .pdf

 

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Mais cette réputation sulfureuse n'est pas ce qui nous a persuadés de faire l'acquisition de Théologie de l'histoire et crise de civilisation. C'est davantage la quatrième de couverture, rédigée par l'érudit Arnaud Imatz, dont l'introduction a d'ailleurs considérablement aidé à la rédaction de la présente critique positive : « redécouvrir le principe religieux, dénoncer l'impasse du progressisme, proclamer que toute grande question politique et humaine suppose et enveloppe une grande question théologique, professer qu'une société perd tôt ou tard sa culture après avoir perdu sa religion (…). À l'heure où le monde semble accepter le déclin des prophéties sécularisées, la critique donosienne (…) du grand mortier mondialiste n'a jamais été autant d'actualité. » Ce qui a achevé de me convaincre est le parcours intellectuel de l'homme, qui aura démarré libéral-modéré, avant de muer en conservateur-libéral, pour finir en réactionnaire pur et dur et catholique transcendé.

 

Ce qui ne rassemblera pas tout le monde est son rapport au catholicisme. Cortès était naturellement baptisé, mais ce n'en est pas moins une véritable conversion qui s'est opérée en lui au fil des années, au point de rappeler combien les convertis ont tendance à être plus virulents que les croyants de naissance lorsqu'ils sont d'humeur. Il dira un jour ignorer « s’il y a quelque chose sous le soleil de plus vil et de plus méprisable que le genre humain hors des voies catholiques » : voilà qui ne fera pas avancer la fameuse union sacrée pagano-chrétienne. Mais du calme : cet extrémisme ne transparaîtra que dans une portion négligeable de ses écrits les plus mémorables. Le Cortès qui nous intéresse est un homme de foi, pour sûr, mais surtout un esprit libre qui a simplement affirmé que la racine des calamités en Europe est l'oubli du catholicisme… théorie déjà autrement plus défendable.

 

L'évolution idéologique de Cortès est indissociable du contexte historique d'alors, et plus précisément celui de l'Europe des révolutions de 1789, 1808 (la Guerre d'indépendance espagnole), 1830 (les Trois Glorieuses françaises) et 1848. Elle est, par ailleurs, étroitement mêlée au bouillonnement idéologique qui animait cette époque. Les Lumières s'étaient très tôt propagées en Espagne, la constitution du pays était libérale, et en partie calquée sur le modèle français de 1789, mais le libéralisme n'avait pas les mêmes atours qu'aujourd'hui, et les Lumières espagnoles n'avaient, du moins au départ, pas le caractère anticlérical et révolutionnaire qui était celui de la majorité du courant des Lumières français. Un grand nombre de philosophes espagnols étaient monarchistes, constitutionalistes, et légalistes. Sous cet angle, on peut avancer que Cortès incarnera, à sa façon, le tumulte de son temps.

 

Un peu d'histoire. Au crépuscule de sa vie, Ferdinand VII constate qu'il n'a qu'une fille, Isabelle, et décide de révoquer la loi salique pour lui permettre de régner. S'ensuit une guerre de succession sanglante qui durera treize ans entre Marie-Christine, la veuve et régente, et Don Carlos (chez nous Charles de Bourbon), frère du défunt. Cette guerre opposera d'un côté les libéraux progressistes, les francs-maçons, la grande bourgeoisie et le haut clergé, et de l'autre, les traditionalistes, les petits propriétaires agricoles, les artisans des villes, et le bas clergé. On peut comparer la division sociétale fondamentale qui s'opérait à cette époque avec celle qui étreint la France de 2016 : rien n'aura vraiment changé en cent-cinquante ans. Hélas, Don Carlos ne montera jamais sur le trône, les traditionalistes n'allant pas dans un « sens de l'Histoire » auquel la France de l'infâme roi citoyen Louis-Philippe et l'Angleterre apporteront leur soutien.

 

Cortès à travers les âges

 

Au début de la guerre de succession, Juan Donoso Cortès prend le parti d'Isabelle II. Né en 1809, il a grandi dans une famille de la moyenne bourgeoisie provinciale, fait de brillantes études d'avocat, lu énormément d'ouvrages du libéral Benjamin Constant, et s'est fait remarquer, à vingt-trois ans, grâce à un texte intitulé Mémoires sur la situation actuelle de la monarchie, où brille son adhésion à un libéralisme modéré. Il écrit : « Une monarchie ne peut pas se reposer sur les classes les plus basses de la société, il faut qu'elle repose sur les classes intermédiaires ; lorsque celles-ci n'existent pas, la société périt dans les bras du despotisme oriental ». Le jeune Cortès base toute sa pensée politique sur son culte de la classe moyenne, symbole de la santé d'une société, négligeant un brin la populace inculte sur laquelle s'appuient les carlistes. Il est trop occupé, pour cela, à penser la « Raison » et « la souveraineté de l'intelligence » comme ultimes horizons, et à exalter la Réforme, émancipatrice de la raison et de l'intelligence humaine. On l'a dit, les libéraux d'alors n'étaient pas les libéraux d'aujourd'hui, et en bon rejeton de l'aristocratie, Cortès croit à cette dernière. La souveraineté du peuple peut être un bien en temps de crise, mais ensuite vient l'heure des « privilégiés de l'intelligence », des aristocraties de l'esprit non héréditaires. Par ailleurs, se tenir à bonne distance de l'Église catholique ne fait pas de lui un anticlérical. L'école catholique, qu'il qualifie de « majestueuse », doit être traitée avec le respect que l'on doit aux ancêtres.

 

Les bases sont donc là, mais le virage conservateur de Cortès exigera, hélas, de grands drames personnels : les morts successives de sa jeune épouse et de sa fille unique, en 1935. À partir de là, l'homme ne cessera de tempérer ses positions libérales, et lorsqu'il entamera sa fulgurante carrière politique, deux ans plus tard, ce sera sous l'étiquette de libéral… conservateur – étiquette dont on appréciera la quasi-antinomie, mais l'époque était autre. En quête de sens, le Cortès nouveau modèle semble avoir perdu sa foi absolue en la Raison. Il voit la famille royale comme le dépositaire de l'intelligence sociale léguée par les siècles et célèbre les principes qui permettent aux sociétés de se perpétuer : la religion, la démocratie, et la monarchie, toujours non-héréditaire, et accompagnée d'une aristocratie énergique. Il affirme qu'il n'y a pas de droits absolus sur la terre, et que les insensés qui les réclament pour eux prononcent « un blasphème contre Dieu et commettent un délit contre les hommes. » Le catholicisme, lui aussi en pleine quête de soi, ouvre grands ses bras à cet esprit vif qui le présente, dans un de ses premiers discours, comme « la vérité, et toute la vérité ». Mais cette approche incline forcément à la radicalisation. Cortès ne manque pas de choquer l'auditoire en déclarant qu'« UNE guerre peut-être désastreuse et injuste parce que l'œuvre du libre arbitre de l'homme », mais que « LA guerre, œuvre de Dieu, est bonne comme le sont toutes ses œuvres », et en ajoutant que la guerre, avec la conquête, sont des « instruments de la civilisation dans le monde ». « La culture est la civilisation d'un peuple en son enfance ; la civilisation est la culture d'un peuple déjà adulte et occupé de pensées viriles ». Le libéral d'aujourd'hui ferait une syncope en entendant de tels propos.

 

Au milieu des années 1840, Cortès ne défend plus la monarchie reposant essentiellement sur les classes moyennes, mais celle qui est en charge des intérêts de tous. Le peuple dans son entièreté est désormais au centre de ses préoccupations. Le problème est que ce n'est pas exactement le souci des politiciens d'alors. Déjà, Cortès semble en décalage avec ce siècle dont il s'était fait le plus ardent promoteur, dix ans plus tôt. Le conservateur se « conservatise » : défenseur d'une monarchie catholique et populaire qui n'est promue par personne, il rejette tous les partis. Face à la décadence généralisée, il fait son Julius Evola avant l'heure et se tourne vers l'ancien monde.

 

La conversion et la dictature

 

1847 est l'année de la conversion de Cortès, évoquée plus haut. « J'ai toujours été croyant dans le fond de l'âme, mais ma foi était stérile, parce qu'elle ne gouvernait pas mes pensées », écrira-t-il à ce sujet. Le trop-plein d'influences françaises a asphyxié ses convictions religieuses durant sa jeunesse, et il ne semble s'en remettre qu'à l'approche de la quarantaine. Hasard ou non, un nouveau décès s'abat sur lui, celui de son frère. Citons cet émouvant passage de sa lettre à Albéric de Blanche : « Je sais que les Chrétiens ne doivent pas pleurer ceux qui meurent chrétiennement, parce que ceux qui meurent ainsi se transfigurent et ne meurent pas ; je sais tout cela ; je sais enfin que saint Augustin eut des scrupules pour avoir pleuré sa mère ; et pourtant, je pleure et pleurerai tous les jours, si Dieu ne me donne pas la force dans son infinie miséricorde. Voilà l'histoire intime et secrète de ma conversion (…), dont le mystère est un mystère de tendresse. Je ne l'aimais pas, et Dieu a voulu que je l'aime ; je l'aime, et, parce que je l'aime, je suis converti. »

 

Puis février 1848 arrive, avec la terrible tempête que Cortès avait vu venir depuis l'année précédent, et qui défera nombre de monarchies européennes. Cortès n'est plus du côté des révolutionnaires, serviteurs damnés de la décivilisation. C'est dans ce contexte qu'il prononce son célèbre Discours sur la Dictature. Cortès combat les opinions qu'il a défendues dans sa jeunesse et envoie valdinguer les rêveurs. Il soutient que la liberté est terminée, que la lutte n'est plus entre la liberté et la dictature, mais entre la dictature qui vient d'en haut et celle qui vient d'en bas, entre la dictature du sabre et celle du poignard, entre la dictature de l'autorité et celle de la révolution. Il dit que « lorsque le thermomètre religieux baisse, le thermomètre politique, la tyrannie, monte. C'est une loi de l'histoire » – réflexion que l'on retrouve d'ailleurs dans les écrits de nombreux penseurs royalistes. Il va de soi qu'à son sens, la dictature religieuse semble le moindre mal, précisant qu'une dictature n'est qu'un recours temporaire dans les situations les plus extrêmes. À ses camarades de l'assemblée, il dit : « La cause de toutes vos erreurs, Messieurs, c'est que vous ignorez la direction de la civilisation et du monde. Vous croyez que la civilisation et le monde avancent, alors qu'ils rétrogradent. Le monde marche à grands pas à la constitution d'un despotisme, le plus gigantesque et le plus destructeur que les hommes aient jamais vu. » Le prédicateur a atteint le dernier niveau de sa mutation en ce qu'on appelle vulgairement un réactionnaire : à ses yeux, les philosophies (humaniste, rationaliste et naturaliste), les idéologies, les systèmes politiques modernes, et leurs théoriciens ne sont que des phases du combat de « l'irréligion » et de l'athéisme contre le Christianisme. Il fantasme une dictature royale incarnée par une autorité souveraine et transcendante, dans laquelle se réaliserait son rêve d'une monarchie universelle chrétienne.

 

Cortès a perdu la foi en la philosophie des progressiste, en l'utopie de la société idyllique vers laquelle conduirait prétendument l'histoire de l'humanité. Il a perdu sa foi aveugle en la possibilité de recréer l'homme nouveau. Pas de problème : il a trouvé la foi absolue en Dieu. Et c'est pour cela qu'on ne ressent pas de fatalisme ni de défaitisme dans ses textes. Il écrira, dans une lettre au comte de Montalembert, qui pourrait nous être adressés à tous : « Qu'on ne me dise pas que si la défaite est certaine, la lutte est inutile. En premier lieu, la lutte peut atténuer, adoucir la catastrophe et, en second lieu, pour nous qui nous faisons gloire d'être catholiques, la lutte est l'accomplissement d'un devoir, et non le résultat d'un calcul. » Simplement, ce qui peut sauver l'homme, ce n'est pas une doctrine seulement humaine, mais une doctrine divine.

 

Contre le déclin

 

En 1850, Cortès prononce son non moins impressionnant Discours sur la situation générale de l'Europe, critique acerbe de l'économisme où il nie que les véritables hommes d'État qui ont marqué l'histoire, les fondateurs d'empires, de nations et de civilisations, se soient jamais appuyés sur la vérité économique. « Tous ont fondé les nations sur la base de la vérité sociale, dit-il, sur la base de la vérité religieuse. » Son propos est éminemment politique, en ce que sa critique de l'économisme appelle à la lutte contre le socialisme : « Qu'est-ce donc que le socialisme, sinon une secte économique ? ». Mais comment en sortir ? Certainement pas comme le souhaitent les politiques. Pour lui, le mal est plus profond. Essayer de régler les problèmes économiques pour résister à la marée gauchiste est vouée à l'échec, précisément parce qu'on met l'économie au premier plan. Il écrit : « le mal n'est plus dans les gouvernants, mais dans les gouvernés : le mal vient de ce que les gouvernés sont devenus ingouvernables. La vraie cause de ce mal profond est que l'idée de l'autorité divine et de l'autorité humaine a disparu (…). Contre la révolution, il n'y a qu'un remède radical et souverain : le catholicisme. » En d'autres termes, tenter de bâtir un monde en négligeant Dieu est voué à l'échec… et ceux qui souhaitent éviter l'apocalypse savent à quelle porte frapper.

 

D'aucuns pourraient cependant souligner, comme on le fait souvent, la question de la responsabilité du christianisme dans cette déréliction. Cortès leur apporterait un semblant de réponse à ce sujet en disant : « Parce que l'homme est liberté et n'est que liberté, il peut se perdre tout seul, sans Dieu, malgré Dieu, et contre Dieu » – propos que l'on croirait empruntés à Joseph de Maistre. En d'autres termes, l'homme est l'unique responsable du pétrin dans lequel il s'est mis. Cortès dénonce les dangers d'un clergé pour lequel l'Église doit toujours s'ouvrir aux signes des temps, s'adapter aux circonstances, modifier son discours pour être toujours plus en phase avec le monde, plus humanistes – Vatican II, si tu nous entends. « Dieu vomit les tièdes », pour citer l'Apocalypse johannique. « La charité chrétienne exige une mise en garde, écrit Cortès : celui qui transige en matière d'honneur et de foi est un homme sans honneur et sans foi. »

 

Le Discours sur la situation de l'Espagne signe le divorce entre Cortès et le libéralisme, idéologie insipide qui n'a, selon lui, d'autre soutien que l'empirisme et le pragmatisme, et qui ne s'intéresse qu'aux questions matérielles. Cortès n'a rien contre l'ordre matériel ; mais pour lui, il ne doit en aucun cas être l'intérêt suprême de la société humaine. Une saine balance entre les intérêts matériels et les intérêts moraux doit être préservée, sous peine de décadence. Et là encore, le socialisme n'est pas épargné. Selon Cortès, ce dernier « doit son existence à un problème insoluble, humainement parlant : il s'agit de savoir quel est le moyen de régulariser dans la société la distribution la plus équitable de la richesse. Qu'ils soient anciens, libéraux ou communistes, les économistes aboutissaient au monopole, que ce soit par la restriction, par la libre concurrence, ou par la confiscation universelle. Pour Cortès, « Ce problème, insoluble, a été résolu par le catholicisme, qui a trouvé une solution dans l'aumône. C'est en vain que les philosophes s'épuisent en théories, c'est en vain que les socialistes s'agitent ; sans l'aumône, sans la charité, il n'y a pas, il ne peut y avoir de distribution équitable de la richesse. »

 

Les dernières années de sa pensée ont été consacrées, entre autres, à l'exploration de la question sociale, et à sa volonté de concevoir une juste distribution des richesses. La guerre entre les riches et les pauvres, phénomène inédit dans l'histoire humaine selon lui, ne se produit à leur époque qu'à cause du délitement de la charité sous l'influence de la modernité, et il craint que si rien n'est fait, le socialisme résolve le problème en « mettant à sac les nations ». « L'esprit du catholicisme a été banni de notre législation politique et économique par l'esprit révolutionnaire (…). La révolution a été faite, en définitive, par les riches et pour les riches contre les rois et les pauvres. » Cortès propose donc une réforme morale de l'homme de l'époque… utopie, dira-t-on. Mais pas une utopie plus absurde que celle des progressistes…

 

Le testament d'un Chrétien

 

Publié en 1851, L'Essai est considéré comme le magnum opus de Cortès. Son idée fondamentale, déjà évoquée ici, est qu'un monde en marge de Dieu est métaphysiquement impossible. Sa posture est guerrière. Ce dernier le dit lui-même, il n'y est pas un théologien, mais un « combattant du christianisme » face au matérialisme athée. Le corollaire de cette démarche est de prouver au monde que le catholicisme en est la consécration. Il explore la notion du libre arbitre à travers son prisme : à ses yeux, la doctrine catholique présente les qualités de ne pas opposer Dieu à l'homme et de sauver à la fois les principes de la Providence et de la liberté. Il attaque les rationalismes qui prétendent que la raison est indépendante de Dieu : croire sans la raison n'est peut-être pas une voie sage, mais placer l'homme au-dessus de toute chose mènera ce dernier à sa perte. Il attaque également les contradictions du libéralisme, qui prône une société où tout se discute, où tout est relatif. De ce point de vue, le socialisme est, pour Cortès, supérieur au libéralisme en ce qu'il est, au moins, une théologie : satanique, peut-être, mais théologie quand même ! La différence fondamentale entre le catholicisme et son Némésis, selon Cortès, est que « les premiers affirment que le mal vient de l'homme et la rédemption de Dieu, alors que les socialistes affirment que le mal vient de la société et la rédemption de l'homme ». Une pensée émue pour les chrétiens de gauche de l'assistance.

 

Pour Cortès, l'origine des révolutions est dans les désirs de la multitude. Il y perçoit l'importance de la rivalité dans les relations humaines. À partir de ce constat, il casse une idée reçue qui aura la peau dure : non, l'égalité n'égale pas la paix. Il évoque le fameux despotisme démocratique, qui est pour lui une fatalité, contrairement à ce que pense Tocqueville. Il ne néglige pas la pratique politique, qui n'est pas forcément mauvaise en soi : simplement, l'économie de la charité doit la gouverner. Il y va de la « responsabilité spirituelle de l'homme » : s'il veut éviter les catastrophes, il doit nécessairement renouer avec la spiritualité. On l'a accusé d'augustinisme, conception de la civilisation qui dilue le naturel dans le spirituel, mais on ne pouvait pas avoir plus tort : le simple souhait de Cortès était que l'esprit chrétien anime de nouveau les institutions. L'influente Revue du Vatican verra dans son œuvre une compréhension authentiquement théologique et surnaturelle de la réalité catholique…

 

Conclusion

 

Cortès nous quitte hélas trop tôt, en 1853, à l'âge de quarante-quatre ans. Dans ses dernières années, la lutte intime de son être profond atteint un paroxysme. Alors qu'il déchaînait les hautes sphères de l'intelligence, Cortès quitte du jour au lendemain la vie publique, et songe même à entrer dans un ordre religieux, désireux de s'entretenir seul à seul avec Dieu et sa conscience. Ses préoccupations ne sont plus que d'ordre théologique, ascétiques et mystiques. Ce qu'en narre Arnaud Imatz n'est pas particulièrement galvanisant, donnant du Cortès en fin de vie une image de béat ratatiné ne jurant que par la bonté du Christ, son crucifix tremblant à la main. Alors qu'il est mourant, un aide de camp de Napoléon III se rend à son chevet pour lui témoigner la sympathie et l'intérêt de l'empereur ; tout ce que Cortès trouvera à répondre sera de tourner le regard vers l'image du Christ sur sa croix, et murmurer « Pourvu que lui s'intéresse à moi, c'est tout ce qu'il me faut ». Même le plus fervent Chrétien aura le droit de grimacer.

 

Mais ça, c'était en aparté. La façon dont un homme a vécu compte plus que celle dont il est mort, et Cortès a vécu. Il nous a laissé une œuvre capitale, dont son Discours sur la dictature et son Discours sur la situation en Europe nous ont durablement marqués en ce qu'ils auraient pu être écrits hier, à quelques lignes près. Quand les prédictions deviennent prophéties, on sait que l'on a affaire à un grand penseur. Il suffit de voir où l'on en est aujourd'hui. L'échec du « nouvel ordre mondial » saute aux yeux, ainsi que les dommages qu'il a causés aux anciens ordres sur lesquels ont reposé nos sociétés durant des millénaires. En d'autres termes, si notre monde postmoderne était au courant de son existence, il ferait volontiers son mea culpa. À cette lumière, la critique cortésienne de l'individualisme, de l'économisme, du collectivisme et du matérialisme n'a plus grand chose de polémique. Seul son discours sur le catholicisme sera susceptible de diviser les traditionnalistes, mais on ne peut l'occulter : d'abord car il est compris dans son logiciel, ensuite parce qu'il mène à un des messages les plus essentiels de son œuvre : sans religion, et donc sans transcendance, il n'y a pas de civilisation.

 

Pour le Socle

 

- Une société qui perd sa religion tôt ou tard perd sa culture.

- La foi absolue en la raison est une promesse de décadence.

- La réaction ne peut compter sur le haut clergé.

- Le progressisme est une impasse.

- Pour résister au socialisme, il ne faut pas mettre l'économie au premier plan.

- L'ordre matériel ne doit pas être l'intérêt suprême des hommes.

- La solution à la question de la redistribution des richesses pourrait être l'aumône catholique.

- Une société saine est dotée d'une classe moyenne forte, en monarchie comme en démocratie.

- La lutte est l'accomplissement d'un devoir, et non le résultat d'un calcul.

- Il n'y a pas de civilisation sans virilité.

- Il faut accepter l'importance des rivalités dans les relations humaines pour savoir les canaliser.

- Peut-être n'est-ce pas tant le Christianisme qui est responsable de sa propre déréliction que ses représentants mortels, car "l'homme libre peut se perdre tout seul, malgré Dieu".

- Les chemins vers la maturation de son identité politique peuvent être pleins de surprises...

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