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Romantisme et révolution, de Charles Maurras

Romantisme et Révolution est un livre de Charles Maurras publié en 1922 et réunissant L'Avenir de l'Intelligence et Trois idées politiques. L'acquisition de ce livre n'a pas été des plus simples, comme souvent, hélas, avec cet immense théoricien de la monarchie, dont on trouve, au mieux, le dixième de l'œuvre sur un site pourtant fourni comme Amazon – on regrettera, au passage, que l'Action Française ne se soit pas encore chargée d'une réédition de son œuvre. La copie que nous nous sommes procurés, imprimée aux USA et dénuée d'éditeur, est présentée sur sa couverture comme une "édition définitive" comprenant d'autres essais intitulés Auguste Comte, Le Romantisme féminin, Mademoiselle Monk, et L'Invocation à Minerve. Nous ne nous pencherons pas sur ces derniers pour deux raisons : d'abord parce que le premier, véritable ode à Auguste Comte, nous est d'un intérêt très limité, le positivisme constituant à notre sens une faille énorme dans la pensée maurrassienne (nous y consacrerons éventuellement un texte dans un futur proche) ; ensuite parce qu'en comparaison de L'Avenir de l'Intelligence, les trois suivants sont, somme toute, assez mineurs.

 

Félix Croissant, pour le SOCLE

La critique positive de Romantisme et révolution au format .pdf

 

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Précision : bien que l'auteur de ces lignes accorde un profond crédit à l'œuvre de Charles Maurras, il va sans dire qu'il ne s'accorde pas sur TOUS les sujets avec ce grand monsieur. C'est le cas du romantisme, dont il ne partage pas sa critique qu'il trouve un peu trop simpliste, et dont il n'est pas convaincu des liens que lui établit Maurras avec l'esprit révolutionnaire. Mais l'objet de ce texte n'est pas tant une critique de Romantisme et révolution qu'un compte-rendu.

 

Dans l'esprit de Maurras, Romantisme et Révolution semble sonner comme le parachèvement de sa critique du romantisme. Par romantisme, on entend ce vaste courant de rupture d’avec le classicisme, une déferlante aux multiples visages née en Allemagne avant 1800 qui s’étendit ensuite irrésistiblement à toute l’Europe et à tous les arts, jetant à bas contraintes et conventions de l’ancien temps. Autant dire, tout ce que Maurras a en horreur.

 

Contre 1789…

 

L'esprit qui a présidé à la rédaction de son ouvrage, à commencer par son ample préface, est le suivant : d'abord, les penseurs de la Révolution Française n'ont pas grand-chose à voir avec les Classiques ; ensuite, alors qu'on a tendance à distinguer philosophiquement lesdits penseurs les grands Romantiques, ces derniers n'ont fait que prolonger leurs idées. Il dissocie donc les Lumières "originelles" de l'esprit de 1789 par un simple postulat : entre les auteurs du XVIIème siècle, comme Descartes et Pascal, et ceux du XVIIIème siècle, comme Rousseau, Voltaire, Montesquieu ou Condorcet se différencient fondamentalement en ce que leur rapport aux penseurs de l'Antiquité étaient d'un côté historique et rationnel, et de l'autre, aveuglé par l'idéologie.

 

Ainsi, bien que Maurras soit un porte-drapeau de la Contre-Révolution, fustiger l'entièreté de la pensée classique par esprit contre-révolutionnaire est à ses yeux une erreur. La Raison grecque n'est pas l'ennemie de la Tradition, Julius Evola lui-même l'a démontré : ce sont les théoriciens de 1789 qui se sont placés insidieusement entre la Raison grecque et la Tradition. Il ne voit pas de lien solide entre la pensée des grands philosophes grecques et des valeurs véhiculées par les Lumières comme la tolérance, l'égalité, ou même la liberté. Du moins pas de lien suffisamment solide. À ce sujet, un article de l'Action Française rappelle l'exemple, fort apprécié par Maurras, de l'article II de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui disait : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. » Pour Maurras, cette proposition est contraire à la Raison, puisqu'elle assimile la société une simple "association" (alors que la société préexiste à l'individu – comme le pouvoir royal préexiste, dans sa logique), et fait primer les "droit" sur la préservation du Bien commun, au nom de l'idéologie libérale bourgeoise, dont on sait qu'elle a présidé à l'écriture de cette Déclaration. À vrai dire, la seule conséquence positive que Maurras tire de la littérature révolutionnaire est que contrairement à sa volonté de dissoudre les nations pour constituer l'unité du genre humain, ses conséquences directes auront été de "rallumer partout le sentiment de chaque patrie particulière, et de précipiter la constitution des nationalités" – après tout, pas de Révolution Française, pas de Nationalisme intégral. Mais si l'on proposait à Maurras de changer le cours de l'histoire de France de sorte à ce que l'ancien régime n'ait jamais chuté, quitte à ce que lui-même n'ait jamais existé, je pense qu'il se serait volontiers sacrifié. L'homme était sans doute conscient que la France de son époque était loin d'avoir vu la fin de ce feuilleton dramatique démarré en 1789…

 

Comme chef de file des scénaristes de ce feuilleton grotesque, de ce groupuscule de vils saboteurs révolutionnaires, Maurras choisit sans grande surprise ce cher Jean-Jacques Rousseau, qu'il nomme "Jean-Jacques" tout au long de son essai, et pas vraiment par amitié. Pour lui, comme pour tout véritable traditionaliste, Jean-Jacques a fait partie de ces esprits dont la brillance a agi comme une brèche dans laquelle se sont engouffrées les idées révolutionnaires les plus abjectes : son seul concept du Moi comme absolu constitue à elle seule une révolution intellectuelle et morale, et un principe annonciateur de l'individualisme libéral. Sans lui, la libéralisation des mœurs ne se serait pas effectuée à une telle vitesse, et n'aurait donc pas engendré si tôt la contestation de l'ordre ancien. Libéral, liberté, les mots sont dits : quelqu'un trouverait-il un lien lui aussi solide entre la pensée d'un Platon, d'un Aristote, ou d'un Diogène… et l'humanisme ou le libéralisme ? Derrière leur prolongement de la langue, de l'écriture, de la raison et de la littérature du siècle précédent, les auteurs du XVIIIème siècle, du moins ceux que l'Histoire a retenus, ont tout trahi. Et la trahison est passé comme une lettre à la poste grâce à ce qu'on appellera cordialement une légère confusion, rendue possible par un tour de passe-passe monumental : faire passer le philosophisme des penseurs révolutionnaires, pourtant "contraire aux lois physiques de la réalité" comme dit Maurras, pour la Raison avec un R majuscule.

 

…Donc contre le Romantisme

 

Or, pour Maurras, les romantiques du XIXème siècle ont repris ce flambeau mortifère. Les positionnements de certains grands noms comme Chateaubriand en faveur de la Restauration ne doivent tromper personne. Au rayon duplicité, Napoléon 1er, dont le militarisme a été une réponse ironique et dure aux jolis fantasmes littéraires du siècle précédent, n'a pour autant jamais vraiment trahi l'héritage de la Révolution. les Romantiques, eux, auront carrément perpétué l'esprit de 1789. Le romantisme est le pendant littéraire de la Révolution, et n'est en aucun cas une réaction aux Lumières. Non content de pointer du doigt le culte du style et la primauté de la forme au détriment du fond qui sont, aux yeux de Maurras, caractéristiques de la littérature romantique, il associe cette dernière à l'éloge de la pensée individuelle et à l'opposition entre nature et civilisation qui font le "sel" du rousseauisme, ainsi qu'au déracinement de la pensée opéré par les Lumières, adéquat avec la distinction entre pays réel et pays légal. Sans contester l'existence du nationalisme romantique, nombre de ces zozos ont cédé à l'idée ô combien fumeuse de la citoyenneté mondiale ! Nombre d'entre eux, de Lamartine à Hugo, n'auront eu de cesse d'opposer le citoyen à un État tyrannique, de s'émoustiller sur l'idée éminemment floue de liberté, et d'encourager plus ou moins consciemment à l'insurrection parce que c'est tellement plus romantique, une insurrection – alors que les auteurs des siècles précédents, de Ronsard à Bossuet, défendaient le plus naturellement du monde l'ordre établi. Le décalage de ces romantiques avec la réalité de la révolution industrielle aggravera ce fanatisme ("les lettrés ne comprenaient du mouvement ouvrier que ce qu'il présentait de révolutionnaire"), et annoncera le décalage des étudiants de mai 68 face aux ouvriers des usines Renault.

 

Liberté, le mot est dit : liberté au nom des droits de l'individu, dont l'usage immodéré conduit à une glorification du Moi, le "moi-je" dont on parle encore aujourd'hui en ce qu'on en ressent toujours les conséquences catastrophiques sur la psyché occidentale. Citons Barrès : « Chose étrange, au XIXe siècle, il est plus aisé de citer des noms immortels que des œuvres qui ne périront pas. » (CQFD.) Derrière la beauté ensorcelante de la plume, se cache une laideur politique qu'il est impératif de ne pas ignorer, et une véritable puérilité, car l'art y est subordonné aux forces brutes du sentiment, et que ce sentiment est lui-même subordonné à la raison. Par ailleurs, en ajoutant un peu au catastrophisme de Maurras, on peut voir dans cette puérilité la source des idéologies meurtrières du XXème siècle, expressions capricieuses d'un déboussolement généralisé consécutif à la chute de l'ancien régime, la mort de Dieu, l'engloutissement de la Tradition, etc.

 

Avec son sens de la mesure coutumier, Maurras place dans le même panier tout ce qui exalte la primauté de la sensibilité, d'un Chateaubriand à un Michelet.

 

L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE

 

L'Avenir de l'Intelligence, réflexion sans concession sur le dévoiement de l'élite culturelle française par l'argent au XIXème siècle, est le cœur de Romantisme et Révolution, et l'objet de cet article. Nous ne nous étendrons pas sur le segment intitulé Auguste Comte, éloge du petit père du Positivisme qu'abhorre l'auteur de ces lignes, ni sur Trois idées politiques sur lequel se termine Romantisme et Révolution, car c'est surtout un essai de jeunesse simplement remanié à l'occasion duquel Maurras avait exprimé tout son mépris pour Chateaubriand, "contraire de la tradition", vulgaire "nécrologue des monarchies" et "protestant honteux vêtu de la pourpre de Rome" ainsi que pour Jules Michelet, "inverse du progrès", petit agent de la République, "écrivain à la pensée molle, à l'ordre nul, à la dialectique sans nerf", "théologien des droits de la multitude". Une bonne exécution publique peut distraire de temps à autres, mais Maurras se limite quelque peu aux noms d'oiseaux, ne se donnant même pas la peine d'établir un argumentaire a minima, et ça, c'est déjà moins intéressant. Son éloge de Charles-Augustin Sainte-Beuve, sur lequel il clôt Trois idées politiques, n'aboutit à aucune proposition concrète, Sainte-Beuve ayant davantage été un (brillant) critique littéraire qu'un penseur.

 

Une démocratisation funeste

 

Chaque époque a l'élite qu'elle mérite. Maurras écrit : "On dit que la culture passe de droite à gauche, et qu'un monde neuf s'est constitué. Cela est bien possible. Mais les nouveaux promus sont aussi les nouveaux venus". Ceux sans légitimité aucune. Le nivellement vers le bas n'a cessé de s'opérer dans la deuxième moitié du XIXème siècle. "Ce que nous aurons peine à trouver en un siècle où tout le monde écrit et discute, c'est l'amour éclairé des lettres, et le goût pour la philosophie." L'incontinence verbale au sacrifice de la pensée, ou toute une génération de pisse-copie rédigeant sans tourner la langue sept fois dans leurs bouches.

 

Sans grande surprise étant donné son goût pour la démocratie, Maurras rejette donc la démocratisation de l'Intelligence (encore une fois avec un I majuscule), perçue comme une régression plutôt que comme une avancée (il n'a jamais cru à la méritocratie). "Les arts, les lettres, les sciences, la tradition, le passé, en un mot tout ce qui était fait, n’importaient plus, car la nature pure introduisait immédiatement au divin : elle seule pouvait parler au monde le langage infaillible de l’avenir. On donnait la parole, entre les hommes, à l’homme ignorant, entre les peuples, au peuple en retard." Avant même d'attaquer son sujet, il impose d'ailleurs sa grille de lecture du monde et de l'histoire, celle dont on sait déjà tout en lisant son Enquête sur la monarchie ou Mes Idées Politiques. Prenons en exemple un passage des plus éloquents : "De l'autorité des princes de notre race, nous sommes passés sous la verge des marchands d'or. (…) Cet Or est sans doute une représentation de la Force, mais dépourvue de la signature du fort. On peut assassiner le puissant qui abuse : l'Or échappe à la désignation et à la vengeance. Ténu et volatil, il est impersonnel. Son règne est indifféremment celui d'un ami ou d'un ennemi, d'un national ou d'un étranger. Il sert pareillement Paris, Berlin et Jérusalem. Le seul pouvoir politique qui échappe à son emprise est celui fondé sur le sang."

 

Le règne honteux de l'écrivain

 

En sa qualité d'incarnation cette Intelligence dégénérée, c'est la figure de l'écrivain qui en prend pour son grade. Une espèce à mille lieues de la race des classiques, ceux que Maurras tient dans sa plus haute estime… la faute à l'époque et au monde que cette dernière a façonné.

 

Dans ce monde où l'argent est roi, "une sollicitation permanente s'établit aux approches de l'écrivain, en vue de le contraindre à échanger un peu de son franc-parler contre un peu d'argent." Maurras écrit plus bas "L'orgueilleux qui se proposait de mettre le monde à ses pieds se trouve aussitôt prosterné aux pieds du monde" – le fameux monde, nouveau, et celui des puissants, naturellement. "Sa pensée cessera d'être le pur miroir du monde, et participera de ces simples échanges d'action qui forment la vie du vulgaire. La seule liberté qui soit sera donc menacée en lui ; et en lui, l'esprit humain courra un grand risque d'être pris." L'esprit humain, rien que ça. Face à cette menace perpétuelle, seules deux catégories d'hommes peuvent bénéficier de l'indépendance : le rentier placé par la naissance au-dessus de ces basses considérations matérielles (je pense à un La Rochefoucauld ou à un Lavoisier), et le bohémien sans ambition "trop occupé, comme dit Maurras, par son rêve pour entrevoir qu'il manque des commodités de la vie". Entre eux… l'écrasante majorité étant à la merci de sa propre faiblesse face aux sirènes du grand Capital.

 

Il rapporte les propos qu'un écrivaillon de l'ouest parisien a tenus devant lui, alors que l'on enterrait en grande pompe un intellectuel renommé, dans une cérémonie que, selon Maurras, seul un soldat aurait mérité, et pas un "amuseur pris au sérieux que d'un petit cercle condescendant". Le gratte-papier lui dit, d'un air exalté : « La puissance que nous exerçons est la seule bien légitime ! Soyons plutôt surpris qu'on lui mette une borne ! Mais les bornes disparaitront ! Le flot de notre fortune monte toujours ! Le règne de l'Esprit sur les multitudes s'annonce ! Rangés sous les pieds de ce monarque définitif, les Forts des anciens jours en sont à attendre les ordres que leur dicte notre Sagesse ! » On pense à la fameuse phrase de George Clémenceau sur la "souveraineté de l'intelligence"... équivalent, pour Maurras, à la dictature du mensonge.

 

Maurras constate et annonce la montée en puissance des dictateurs d'opinion. "Un homme dont on dit qu'il écrit ou qu'il se fait lire, celui qui est classé dans la troupe des mandarins, reçoit de ce fait un surcroit de crédit. Avec ou sans talent, il circule, il avance plus aisément, car on s’écarte devant lui comme autrefois devant un seigneur ou un prêtre." Cet état de fait nous évoque le pouvoir terrifiant du petit écran dans le monde d'aujourd'hui, phénomène qui a donné un coup de fouet biblique à cette petite caste, et l'ascendant des hommes de télévision sur le tout-venant – passer à la télévision, même y être passé une fois, te prête une légitimité supplémentaire, comme par magie… l'homme ayant besoin d'idoles.

 

Le Dévoiement des Révolutionnaires

 

Dans l'esprit de Maurras, la corruption des révolutionnaires qu'il exècre pourtant plus que tout est encore plus accablante que celle des gratte-papiers opportunistes. Il énonce un fait galvaudé aujourd'hui : l'abandon par les révoltés de leurs idéaux de jeunesse pour des raisons plus ou moins misérables face aux numéros de charme de "gens d'affaires", esprits vifs qui finiront par s'assurer leur complicité. "En ouvrant la plupart des feuilles socialistes et anarchistes [Maurras parlait en l'occurrence de L'Humanité de Jaurès], et en nous informant du nom de leurs bailleurs de fonds, nous vérifions que les plus violentes tirades contre les riches sont soldées par la ploutocratie des deux mondes." Nous tenons là une opération d'endormissement généralisé sans bavure : le vil patron de PME offre un caractère plus visible et plus offensant pour une masse prolétaire ignare que l'amas invisible de milliards de dollars, qui lui passe littéralement au-dessus de la tête. Idiots utiles : the beginning.

 

Maurras rapporte sur plusieurs pages les mots d'un véritable intellectuel dissident de l'époque, Paul Brulat, qui parlait à cette époque de "sauver l'indépendance de la pensée humaine", qu'il voyait en danger : "la combinaison financière a tué l'idée, la réclame a tué la critique." Logique : le rédacteur devient un salarié, son rôle est de divertir le lecteur. Brulat ne croyait donc pas à la liberté de la Presse, euthanasiée par son asservissement économique… et qui n'existait en fait même pas pour les bailleurs de fond, à vrai dire : "non, même pour ceux-ci, elle est un leurre : un journal n'étant entre leurs mains qu'une affaire, il ne saurait avoir d'autre souci que de plaire au public, de retenir l'abonné." Ne peut-on pas y voir une dénonciation implicite de l'actionnariat ?

 

La chute de l'État

 

Maurras écrit au sujet des auteurs du XVIIème siècle : "les lettres ne prétendaient encore rien gouverner." Tout est dit. Jusqu'à la Renaissance, l'écrivain était considéré mais subordonné, et cette inertie relative a disparu au XVIIIème siècle, durant lequel il "apporta au monde une liste de doléances, un plan de reconstitution." (on apprécie la prétention) "Quand Rousseau écrivait, il usurpait les attributs du Prince, ceux du prêtre, et ceux même du peuple entier, puisqu'il n'était même point le sujet du roi, ni membre d'aucun grand État militaire faisant quelque figure dans l'Europe d'alors." Après tout, ce même Rousseau s'occuperait bien de la Constitution pour la Pologne dans l'ouvrage Considérations sur le gouvernement de Pologne et sa réformation projetée, 1771-1772. On parle bien d'usurpation, ici.

 

Lorsque l'autorité royale disparut, elle ne céda point, comme on le dit, à la souveraineté du peuple : le successeur des Bourbons fut l'homme de lettres. Maurras souffre de voir ces générations d'hommes de la race des seigneurs décampant comme des hyènes putrides sous les fanfaronnades de bourgeois de salons, les anathèmes du "philosophisme", alors qu'une simple "canonnade et une fusillade bien appliquées" auraient sauvé l'ordre et la patrie – c'est ce qu'on pense parfois face aux problèmes des cités ! Encore une fois, on croit voir la petitesse de l'homme d'état actuel, du moins celui officiant dans une démocratie libérale, s'écrasant sous la pression des médias. Cela m'a rappelé ce qu'a écrit Eric Zemmour sur Richard Nixon (pour lui, ce ne sont pas les écoutes du siège du parti démocrate qui a entaché la fonction présidentielle, mais le scandale du Watergate). C'est une des raisons qui expliquent le mépris de Maurras pour Napoléon III, sa gouvernance plébiscitaire et sa soumission au parlementarisme : "Quand l'empereur se met à collaborer avec les diplomates de journaux, qu'il s'enflamme avec eux pour l'unité italienne ou s'unit à leurs vœux en faveur de la Prusse, la décadence du régime se prononce, la chute menace." Un état se mettant au niveau de ses intellectuels, c'est un peu comme un père se mettant au niveau de ses enfants pour être un "meilleur pote" : on assiste à rien de moins que la chute de l'autorité, de l'Imperium, comme dirait Evola.

 

La seconde moitié du XIXème siècle sera du pain béni pour la littérature révolutionnaire, car "l'état inorganique de la société et l'instabilité des gouvernements ne permirent que des mouvements de passion ; ni politique orientée, ni tradition suivie"… mais son succès est davantage critique que publique. Pour Maurras, à cause des Romantiques, cette littérature a perdu de sa superbe. "On avait dit le roi Voltaire, mais personne ne dit le roi Chateaubriand, qui ne rêva que de ce sceptre, ni le roi Lamartine, ni le roi Balzac, qui aspiraient de même à la tyrannie. On n'a pas dit le roi Hugo. Celui-ci a dû se contenter du titre de « père », et de qui ? des poètes, des seuls gens de son métier."

 

La massification contre la qualité

 

Il faut dire que la "massification" engendrée par l'ère industrielle et l'explosion de la fiction de gare lui portera un coup. C'est dans ce monde nouveau, où la facilitation de l'enrichissement a généré des nations d'opportunistes, que l'industrie littéraire est née, et a changé pour toujours l'identité même de la littérature. Un débouché immense fut offert à "la nation des écrivains", et la littérature dite industrielle s'organisa. Bien sûr, les sommes d'argent qu'elle engrangea force romans de gare et bluettes feuilletonnantes n'étaient rien, en comparaison de la richesse des puissances matérielles majeures et des argentiers de profession, mais cela suffit amplement à dicter une politique radicalement nouvelle. L'offre et la demande, tout ça.

 

Ce phénomène s'accompagna d'un autre phénomène, celui de la fermetures des salons littéraires dès les années 1850, à cause d'une certaine "littérature de cénacle", phénomène de repli des auteurs sur eux-mêmes, dans leur monde idéalisé. D'important sous-groupes de lettrés se détachèrent du monde qui achetait et lisait, et se dévouèrent dans l'ombre à ce qu'ils appelèrent eux-mêmes leur "hystérie", au profit d'une "littérature tour d'ivoire" qui attira dans son orbite, à cause de son emprise intellectuelle pourtant faiblissante, beaucoup d'écrivains que lisait pourtant un public moins rare. Malgré leur décalage, dont je parlais plus haut, avec une époque qui avançait trop vite pour eux, leurs livres s'accompagnaient de révolutions politiques ou sociales dont ils semblaient tantôt la justification, tantôt la cause directe… parce qu'ils restaient influents auprès du gotha, comme on dit.

 

La Corruption de la Presse

 

Sans grande illusion, Maurras réserve tout un paragraphe, intitulé "Vénalité et Trahison", à la corruptibilité de la presse, en s'appuyant sur quelques exemples historiques méconnus, comme les campagnes de presse faites en France pour l'unité italienne, qui furent stimulées par de larges distributions d'or anglais, ou encore les faveurs monnayées de la "presse libérale à l'égard de la Prusse dans la guerre austro-prusienne". Maurras s'amuse en digressions géographiques : "Le publiciste français qui toucherait à l'ambassade d'Allemagne ou d'Angleterre peut être jugé comme un traître. Mais une mensualité portugaise ou hollandaise serait-elle affectée du même caractère ? Peut-être enfin que recevoir une mensualité du tsar ou du pape lui paraîtrait œuvre moins impie ? Et le Japon ? Doit-on recevoir du Japon ? La Prusse de 1860 était une sorte de Japon, en voie de grandir. Beaucoup de nos intellectuels acceptèrent des présents avec plus de légèreté, d'irréflexion, de cupidité naturelle que de scélératesse." Que ceux qui boivent les articles du Monde comme parole d'Évangile et s'imaginent qu'un grand quotidien ne se laisserait jamais soudoyer par les barbus dégénérés du Qatar aillent se péter les deux jambes au milieu du désert de Gobi.

 

Pour Maurras, la vénalité de notre presse aura été un élément de nos désastre, l'étranger pesant sur l'Opinion française par l'intermédiaire de l'Intelligence française. Et Dieu sait combien il aimait l'étranger.

 

Cela ne revient pour autant pas à dire que la Presse est le problème. La vénalité de ce secteur n'est qu'une conséquence du problème. "On peut déclamer contre la Presse sans Patrie. Mais c'est à la Patrie de se faire une Presse, et non à la Presse, simple entreprise industrielle, de se vouer au service de la Patrie." Exprimant cela, il revient au problème fondamental, la société française de l'époque. Pour lui, un véritable état français aurait su faire police de sa presse et lui imprimer une direction convenable. Ce ne fut pas le cas dans la France de Napoléon III, et ce n'est toujours pas le cas dans la France de 1905 et ses gouvernements incapables. Le patriotisme français n'a pas perdu de son talent, mais le DEVOIR patriotique fait défaut : déjà à l'époque de Maurras, il ne s'imposait que dans les manuels, en théorie, et non pas comme un sentiment naturel. Maurras n'a pas besoin de répéter que le véritable combat est celui des valeurs. "Si l'on veut éviter un individualisme qui ne convient qu'aux Protestants, la question morale redevient question sociale : point de mœurs sans institutions." L'illusion de la politique française est de croire que de bons sentiments puissent soutenir d'une façon constante l'accablant souci de l'État. Pour Maurras, "les bons sentiments, ce sont de bons accident. (…) Ils ne valent guère que dans le temps qu'ils sont sentis : à moins de procéder d'organes et d'institutions, leur source vive, ils sont des fruits d'occasions." Tout se passe donc au niveau du Français, selon la température du sang. "C'est quand les simples citoyens se sont faits, pour quelques instants, une âme royale, qu'ils sont bons à faire des rois. L'invasion normande au IXème siècle, l'invasion anglaise au XVème n'auraient rien fait du tout si elles s'étaient bornées à susciter le sentiment national en France : leur œuvre utile aura été, pour la première, de susciter la dynastie des rois capétiens, et pour la seconde, de la consacrer". Les exemples historiques sont donc nombreux… mais rien de cela ne se sera passé face à Bismarck. Pourquoi ? Parce que l'état français. Petit kapo de la Banque. L'état-argent administre, dore et décore l'Intelligence ; mais il la musèle et l'endort.

 

L'Intelligence est un gros chat qui, comme tous les chats, adore qu'on le caresse, et ronronne bien bruyamment pour, en retour, calmer les nerfs des gouvernants agités par leur impuissance.

 

La contamination jusqu'en haut

 

Pour Maurras, 1905 est un "âge de fer". La morale du lettré français n'est pas ce qu'elle était en 1850, et il estime la réputation de l'écrivain "perdue". Le cancer qui l'obsède a tout contaminé, jusqu'aux plus hautes sphères : "Les hautes classes, de beaucoup moins fermées qu'elles ne l'étaient autrefois, beaucoup moins difficiles à tous les égards, ouvertes notamment à l'aventurier et à l'enrichi, se montrent froides envers l'esprit." Le nivellement vers le bas ne connait aucune limite. Plus tard, il écrit : "Ou se résorber dans les rangs inférieurs, ou se plier à la coutume conquérante, l'ancienne société française ne put choisir qu'entre ces deux partis. Pour se garder et conserver crédit ou puissance, il lui fallut adopter à bien des égards la manière éclatante des parvenus. (…) En résultat l'établissement de grandes distances entre l'Intelligence française et les représentants de l'Intérêt français, ceux de la veille ou ceux du jour. Une vie aristocratique et sévèrement distinguée était née de l'alliance de certaines forces d'argent avec la plupart des noms de la vieille France." On ne peut s'empêcher de penser à certains grands noms du CAC 40. Maurras conclut ainsi : "Ni aujourd'hui ni jamais la richesse ne suffit à classer un homme ; mais aujourd'hui plus que jamais, la pauvreté le déclasse"… peut-être la meilleure réflexion, la plus perçante, d'un livre qui en est rempli.

 

Pour Maurras, l'intelligentsia bourgeoise aura si vite vendu père et mère que dans la seconde moitié du XIXème siècle, le seul organe d'autonomie pure aura été l'Église. Hélas, dès 1905, même cette phase serait terminée : plus loin dans son livre, il se lamentera sur la corruption du sacré. "Une fois maître de l'État, et l'État ayant mis la main sur le personnel et sur le matériel de la religion, l'Argent peut agir par des moyens d'État sur la conscience des ministres des cultes, et, de là, se débarrasser des redoutables censures, car la religion est le premier des pouvoirs capables de s'opposer aux ploutocraties". Le pouvoir matériel triomphera sans contrôle de son principal antagoniste spirituel ; amen.

 

Conclusion

 

Face à cette tragédie d'ampleur nationale, Maurras craint, à demi-mots, deux voies que serait susceptible d'emprunter une histoire à la croisée des chemins : la voie fasciste/communiste et la voie libérale-démocrate. Le gros morceau suivant l'exprime avec la plus belle éloquence maurrassienne : "Littérature deviendra synonyme d'ignominie. On entendra par là un jeu qui peut être plaisant, mais dénué de gravité, comme de noblesse. Endurci par la tâche, par la vie au grand air et le mélange du travail mécanique et des exercices physiques, l'homme d'action rencontrera dans cette commune bassesse des lettres et des arts de quoi justifier son dédain, né de l'ignorance. S'il a de la vertu, il nommera aisément des dépravations les raffinements du goût et de la pensée. Il conclura à la grossièreté et à l'impolitesse, sous prétexte d'austérité. C'en sera fait dès lors de la souveraine délicatesse de l'esprit, des recherches du sentiment, des graves soins de la logique et de l'érudition. Un sot moralisme jugera tout. Le bon parti aura ses Vallès, ses Mirbeau, hypnotisés sur une idée du bien et du mal conçue sans aucune nuance, appliquée fanatiquement. Des têtes d'iconoclastes à la Tolstoï se dessinent sur cette hypothèse sinistre, plus qu'à demi réalisée autour de nous… Mais si l'homme d'action brutale qu'il faut prévoir n'est point vertueux, il sera plus grossier encore : l'art, les artistes se plieront à ses divertissements les plus vils, dont la basse littérature des trente ou quarante dernières années, avec ses priapées sans goût ni passion, éveille l'image précise. Cet homme avilira tous les êtres que l'autre n'aura pas abrutis. Le patriarcat dans l'ordre des faits, mais une barbarie vraiment démocratique dans la pensée, voilà le partage des temps prochains."

 

Maurras évoque bien une troisième voie, du bout des lèvres, qui sent davantage le vœu pieu qu'autre chose : faire un grand ménage de printemps à l'intérieur même de l'Intelligence, dans sa grande idée de révolution conservatrice gramscienne. Mais cette proposition s'accompagne au moins d'une conclusion pleine de sa majesté coutumière : "Ainsi exposée à périr sous un nombre victorieux, la qualité intellectuelle ne risque absolument rien à tenter l'effort ; si elle s'aime, si elle aime nos derniers reliquats d'influence et de liberté, si elle a des vues d'avenir et quelque ambition pour la France, il lui appartiendra de mener la réaction du désespoir. Devant cet horizon sinistre, l'Intelligence nationale doit se lier à ceux qui essaient de faire quelque chose de beau avant de sombrer."

 

 

Pour le SOCLE

 

- Il n'y a point de mœurs sans institutions.

- L'église est le premier pouvoir capable de résister à la ploutocratie.

- L'État doit donner une direction à la Presse, et ne s'abaisse pas à son niveau.

- Il est impératif d'affranchir une partie de la Presse de l'emprise publicitaire.

- Ce sont les soldats et non les penseurs qui méritent des funérailles nationales.

- C'est quand les simples citoyens se sont faits, pour quelques instants, une âme royale, qu'ils sont bons à faire des rois.

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