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Philosophie de la royauté, d'Yves-Marie Adeline

Yves-Marie Adeline est un universitaire, écrivain, et essayiste français né en 1960. On doit à ce royaliste de sang la formation politique Alliance Royale, concrétisant son aspiration à sortir le monarchisme de son apathie pour l'intégrer au réel, celui du combat politique, et donc à notre époque. Cette démarche a animé l'essentiel de ses essais. Son approche pragmatique de la mouvance royaliste l'a établi : Adeline préfère la réflexion politique aux considérations métaphysiques. Aussi le titre de son nouveau livre est-il un peu trompeur : dans Philosophie de la Royauté, il limitera l'exercice de la philosophie à la seule anthropologie. "Les exaltations rationalistes, écrit-il, d'une philosophie moderne devenue mythomane parce qu'avide de vérités inaccessibles ont sans doute provoqué plus de dommages au domaine moral et politique que la seule ignorance de nous-mêmes, puisque c'est précisément en acceptant cette ignorance que l'on peut fonder une sagesse." Adeline l'a très bien compris, et c'est ce qui rend son ouvrage suffisamment accessible au lecteur n'ayant pas une culture philosophique avancée.

 

Félix Croissant, pour le SOCLE

La critique positive (version longue) de Philosophie de la royauté au format .pdf

 

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Accepter l'ignorance incline à embrasser l'exercice métaphysique plutôt que celui philosophique, puisque la métaphysique se distingue de la philosophie en ce qu'elle s'intéresse aux questions sans réponses. "Théoriser, c'est aussi être théoracte, c'est-à-dire frappé par les dieux, illuminés par une évidence qui marque à la fois notre impuissance intellectuelle finale, et notre capacité à nous projeter au-delà de cette impuissance, hors de nous-mêmes… vers autrui, et vers la cité."

 

Adeline résume cette condition par la formule "solitaires, mais solidaires". Reste à savoir de quelle solitude il s'agit. Rousseau la regarde comme parfaite, alors qu'Adeline a confiance en l'instinct grégaire qui réunit les hommes dans une même société. Il n'est donc pas contre un contrat social ; simplement pas celui de Rousseau. Les idées des lumières ne lui inspirent que méfiance : il privilégie la notion d'institution, qui préexiste à l'homme et n'appartient à personne, à celle de la constitution, créature des hommes faisant d'eux des idoles. L'institution induit naturellement une abdication collective, mais Adeline ne croit pas en la volonté générale, autre idée à la con de Rousseau qui confond magiquement les désirs individuels et un désir collectif imaginaire. Non, les hommes ont besoin d'une morale qui les subjugue… ce qu'il nomme le "souverain bien".

 

Parce que ce souverain bien ne peut être extérieur à la communauté des hommes, on arrive logiquement à la posture légitimiste de l'auteur. Une fois conceptualisée, l'institution telle qu'il la désire doit être réhumanisée, et le principe doit être incarné… par la figure du Prince. Une figure elle aussi soumise au souverain bien, de sorte à acquérir une légitimité morale en plus de la légitimité politique. À la question fondamentale que la république démocratique pose au Prince, "qui es-tu pour m'imposer ta loi ?", ce dernier répond "moi, je ne suis rien, c'est mon principe qui est tout." Et après tout, QUI est la démocratie ?

 

L'acceptation de l'ascendant du fort sur le faible est un des "charmes" du naturalisme, conception selon laquelle tout ce qui existe ne comporte de cause, d'explication et de fin que naturelle. Il va sans dire que l'approche anthropologique de la cité qu'adopte Adeline dans sa théorie légitimiste du pouvoir n'est pas naturaliste : bien qu'une des forces du légitimisme, par opposition au progressisme, est d'exclure toutes sortes de mythomanie ("l'homme n'y prétend plus être ce qu'il n'est pas", écrit-il), il n'y a rien de plus extra-naturel que de vouloir hisser l'institution au-dessus de la nature humaine.

 

Homme et Pouvoir en incohérence

 

Notre conception du pouvoir dépend de notre conception de l'homme. De ce fait, le pouvoir n'est pas une idée solitaire, mais procède d'une nature : celle de l'homme. Seulement, une des caractéristiques des grandes idéologies est d'ignorer le bon sens. Rousseau et son bon sauvage leur ont inspiré bien des fantasmes qui ont fait naître leurs constitutions. L'idée fondatrice des Lumières était donc que jusqu'alors, l'humanité n'avait pas appris à conduire sa raison. L'enseignement du salut de l'âme par le Christ avait suffi pendant un temps, mais ça commençait à dater : il fallait bien que "des philosophes amis du genre humain prennent le relais", guidées par "l'instinct divin de leur conscience", pour reprendre l'expression de Rousseau. Formant une nouvelle religion de l'humanité où disparaitrait la notion rétrograde de péché originel.

 

Dans son Traité de paix en philosophie, l'imbitable Kant écrit en substance ceci : la philosophie est la solution, et elle doit être enseignée à la plèbe par des savants habilités. La Raison sponsorisée par-dessus tout. Citons ce que ce cher Emmanuel Kant a écrit dans un moment de faiblesse : "la classe des philosophes, d’après sa nature, est incapable de se liguer en bandes ou en clubs, elle ne peut être suspectée, par médisance, de propagande"… Dans son livre Comment orienter sa pensée ?, il conclue cependant que la pensée souveraine doit se conformer aux règles morales, et souhaite que "tout dans l'homme soit moralement bien conformé", mais… conformé à quoi ? À qui ? À partir de quelle boussole ? Ben, la sienne. Pour les Lumières, l'usage de la raison n'est effectif que s'il conduit aux conclusions préétablies par leur esprit. "Si quelqu'un s'avise de penser différemment, c'est qu'il ne pensera pas véritablement"…

 

Rousseau n'aura pas fait mieux avec sa volonté générale, déjà décriée plus haut. Dans son Contrat Social, il expose sa vision d'un homme doué d'un instinct divin et doté d'une moralité naturelle suffisante pour que la volonté générale ne puisse pas désirer autre chose que l'intérêt général. On peut y voir une authentique théologie : "c'est la vérité de la raison souveraine qui me rend libre", dit Rousseau. On pense à Saint-Just, l'archange de la Terreur, et à ses mots : "la révolution doit s'arrêter à la perfection du bonheur et de la liberté publique par les lois"… l'entrée des Khmers rouges à Phnom Penh n'était qu'une question de temps.  En résumé, la conscience humaine, instinct divin qui me rend juge infaillible du bien et du mal, produit une volonté générale qui ne peut viser qu'à l'intérêt général. Adeline compare cette illumination de la conscience, typique de la mégalomanie dogmatique des Lumières, avec la phrase de Saint Jean : "Non qu'il fut la Lumière, mais il vint en rendre témoignage", soit l'état d'esprit opposé, l'humilité. Rappelons au passage que Lucifer, en latin, "apporte la lumière"…

 

La conception du pouvoir par l'anthropologie des lumières en ressort pour le moins complexe. Si le pouvoir nous organise, pensent ces dernières, et par conséquent nous distingue les uns des autres sur sa propre échelle des nécessités, il contredit notre égalité, ce qui le rend malfaisant, puisque corrupteur du "bon sauvage". Mais au fond, questionne Adeline, "qu'est-ce qui justifie que nous puissions accuser le pouvoir d'être en soi corrupteur ?", avant de rappeler les innombrables qualités que les Lumières prêtent à l'homme, et… de rappeler que le chef n'est rien de plus qu'un homme.

 

Homme et pouvoir en cohérence

 

"Trouver une forme de gouvernement qui met la loi au-dessus de l'homme"… noble dessein que celui de Rousseau, pénétré d'un idéal où s'affirme l'exigence d'une dignité commune à tous les hommes. Encore faut-il savoir de qui nous parlons, et donc faire l'effort d'étudier l'homme.

 

Cherchant à élaborer sa conception du bien et du mal, et peu séduit par le culte de l'âme des Lumières, Adeline se tourne vers le christianisme, où la conscience n'est pas juge infaillible du bien et du mal comme la présente Rousseau. L'homme ne produit aucune vérité morale absolue, au contraire : on peut même avancer qu'il est plus familier du mal que du bien. Après tout, ce qu'on nomme notre morale naturelle ne s'exprime-t-elle pas essentiellement par négations ? Ne fais pas ceci, ne fais pas cela… "Il faut plus qu'une raison naturelle, mais un dépassement de soi-même, un agenouillement devant une morale révélée, pour que le bien puisse être compris indépendamment du mal." Le christianisme explique cette familiarité par le péché originel, mais sans fatalisme, car il appelle à l'élévation.

 

Et la notion de pouvoir doit s'inscrire dans cet esprit ; un pouvoir destiné à maîtriser notre nature, harmoniser les citoyens entre eux. Aristote écrivait : "ce n'est pas pour vivre, mais pour être heureux que les hommes ont établi parmi eux la société civile ; il est donc évident que la vertu doit être le premier soin d'un État". Saint Thomas d'Aquin, quant à lui, trouve "nécessaire qu'il y ait chez les hommes un principe directeur par lequel gouverner la multitude". Les lois, garantes des libertés selon Rousseau ? Permettons-nous d'en douter : avec sa prééminence du collectif sur l'individuel, le rousseauisme encourage à l'idolâtrie de la loi sans la sagesse des anciens pour nous protéger. La loi doit être en cohérence avec l'homme, et c'est le pouvoir qui doit nous subjuguer. Mais pour cela, il doit être légitime.

 

L'institution

 

Parce que le pouvoir est positif par défaut puisqu'unificateur, et qu'il ne suffit que de l'institution appropriée pour le rendre bienfaisant, il ne tient qu'à l'homme de se perfectionner. Pour cela, Adeline appelle à s'arrêter sur l'intimité qui lie la raison au sentiment. Il conchie le cartésianisme et son rationalisme tuant toute la beauté du monde et ignorant les relations intimes de l'homme ave ce dernier. Mais que faire de ces sentiments ?

 

Contrairement à l'idéologue, le politicien mesure plus aisément l'importance du sentiment dans la politique, tant cette dernière se vit avant tout sous l'empire de l'imagination ; c'est pourquoi il faut tout autant s'en méfier que de l'idéologie. Pour Adeline, l'homme n'est pas à proprement un animal politique, car essentiellement gouverné par ses émotions – il suffit de voir les motivations de l'électeur lambda dans son choix de candidat. "Le plus difficile, écrit-il, reste d'assurer un équilibre paradoxal entre la nécessité du sentiment et la volonté d'en libérer la raison".

 

Pour cette raison, la première étape vers l'institution est d'abstraire le pouvoir. Si l'on crée une institution, c'est qu'elle n'existe pas a priori, ceci voulant dire que la seule nature de l'homme ne le mène pas automatiquement vers ce concept, et revenant à accepter notre incapacité à vivre en société sans institution. "Le concept d'institution n'a d'autre fonction que de "surmonter la contradiction entre notre inaptitude politique et la nécessité du politique" ; et en faisant coïncider l'institution avec le bien public minimum pour obtenir un groupe essentiellement concordant, la pensée politique fait œuvre de civilisation. Mais une fois que la pensée a donné naissance au concept d'institution, il lui reste à donner à cette institution son caractère universel. Pour ce faire, il ne faut pas perdre de vue la pratique politique. C'est là qu'intervient le concept de légitimité du pouvoir.

 

Légitimité politique

 

Adeline aborde tout d'abord les figures imparfaites du pouvoir. La première est le chef fort. L'évidence naturelle des rapports hiérarchiques entre les hommes la supporte volontiers, mais ce n'est pas sur cette base primitive que se fondent les civilisations, dont le défi est de chasser notre naturel. On trouve ensuite le chef-père, fantaisie sans logique aucune : sur quels critères de compétence déciderait-on de dissocier les "adultes" des "enfants" ? "Nul homme ne peut être regardé comme étant essentiellement plus digne que les autres : c'est le sens donné à la notion d'égalité devant Dieu". Point d'égalitarisme, ici : simplement une notion fort noble d'"égalité surnaturelle", qui ne contredit en rien les inégalités naturelles. La troisième figure imparfaite est le chef-dieu. C'est très hollywoodien. Mais toutes les superstitions finissent un jour ou l'autre par s'éroder, et là, crac. La sacralisation de la cité est une autre figure imparfaite. D'abord parce que "l'expérience athénienne (…) n'a fait que transférer cette sacralité du pouvoir, en la retirant des mains d'un homme pour l'accorder à l'état", ensuite parce que si tous les Athéniens sont égaux car citoyens, hors des murs de la cité, c'est Métèqueland. Et le détournement de la sacralité est le plus dangereux des méfaits : dans la cité-dieu, la cité prime sur tout le reste, jusqu'à la morale naturelle, et l'État abstrait et global impose la soumission. Pour cette raison, la fondation d'une cité ne fait pas encore la civilisation ; elle n'en est qu'une promesse. Nous revenons donc au besoin de légitimité du pouvoir, qui doit aller de pair avec le bien commun, et impose donc la définition des qualités nécessaires à l'institution politique, celles permettant de parvenir à instaurer un pouvoir spontanément agréé", soit l'état de grâce de tout système. La cinquième figure est la monocratie, ou dictature moderne ; le gouvernement laissé à l'arbitraire d'un seul homme, le tyran moderne, celui qui, affranchi de tout, EST la loi plutôt que de l'incarner. Adeline rappelle que que la notion de légitimité du pouvoir "sous-entend qu'elle repose précisément sur des critères universels, à l'extérieurs desquels un pouvoir devient usurpé. (…) C'est une grave imprévoyance de croire que la nature d'un régime importe moins que la valeur d'un chef". Le chef-peuple est la sixième figure. "Pour pallier ce déséquilibre imprudent entre la raison de chaque individu et celle d'un seul homme, certains idéologues ont pensé pouvoir prendre en meilleur considération la somme des raisons de chacun". La démocratie pluraliste est un produit de leur réflexion. Mais c'était ne pas anticiper la trop méconnue "tyrannie de la majorité", brillamment expliquée par Alexis de Tocqueville dans son Despotisme Démocratique. La démocratie peut être la meilleure amie du régnant : pas besoin de sa propre force pour régner, la populace vous sert le pouvoir, et sa tête, sur un plateau. "En accordant à une supériorité numérique la légitimité des décisions prises, la démocratie obéit à la devise lapidaire adoptée par des dictatures moins subtiles : la force fait mon droit". Après l'échec de la démocratie unanimiste, la pragmatique majoritaire s'imposera à ses petites sœurs. Le problème de cette dernière, selon Adeline, est qu'ainsi, elle se prive d'un pouvoir légitime, et expose la communauté à de potentiellement dangereuses dissensions. Parce que la démocratie n'est pas une force transcendante, elle tait cette honteuse réalité en adoptant, officieusement, "l'esprit" de l'unanimité, ce qui mène à la neutralisation de la pensée critique qui génère la fameuse pensée unique. Face à "l'insaisissable multitude humaine (…) qui contrarie nos rêves de régularité", la démocratie n'a d'autre choix que de "réduire cette multitude à une idée, réduire les hommes à l'Homme, l'enfant chéri du matérialisme historique. Autant dire : un énième fantasme. "Ce n'est pas sur un archétype onirique humain que la réflexion politique doit s'appuyer, mais sur le besoin des hommes de se rassembler." Le démocratisme fractionnant le peuple, il ne peut générer le bien commun cher à Adeline, car corolaire de l'institution. L'anarchisme mérite sa place de septième figure. Après tout, elle est peut-être la réponse la plus radicale à la question qui obsède notre démarche depuis le début de cette lecture : "qui es-tu de plus que moi pour me gouverner ?". Mais ça ne l'aura pas mise à l'abri des increvables contradictions, comme, par exemple, condamner la loi du fort sur le faible, et en même temps faire l'apologie d'une société sans loi où, de fait, le fort l'emporterait sur le faible… En résumé, échec pour toutes ces figures. Une de leurs quelques erreurs communes : ne pas distinguer pouvoir et compétence.

 

C'est pourtant là un impératif de la théorie politique. Le pouvoir ne peut être soumis à un jugement qualitatif, car "la question de la légitimité se résout dès lors que le pouvoir n'est plus considéré comme une conséquence, mais un état a priori". Accepter de ne pas choisir comme souverain le plus compétent est l'acte de foi qu'exige le légitimisme. Le seul pouvoir légitime est donc un "pouvoir prioritaire, inaccessible par nous-mêmes, sinon par abdication de nous-mêmes". On est aux antipodes de la démocratie libérale.

 

Mais pour que cela fonctionne, il faut ce qu'Adeline appelle un "coup de force" originel, imposé par "les nécessités de la civilisation". Ce coup de force, c'est l'avènement du premier prince. Succéder est une chose, mais il faut bien que la lignée débute à un moment. La sacrosainte raison des Lumières nous fera admettre qu'en tout état de cause, la légitimité du successeur se fonde logiquement sur l'illégitimité du premier dynaste. Adeline est obligé de reconnaître que la théorie de la légitimité du pouvoir est, "dans la pratique, affligée du relativisme de toutes les sciences de l'homme". On revient donc à l'acte de foi. "L'acquisition d'un pouvoir légitime suppose une abdication collective initiale au profit d'un premier dynaste (…). De fait, il demeure inutile de prétendre à l'omnipotence de la raison en politique, et c'est pourquoi la suprématie doctrinale du légitimisme ne saurait s'exercer sans la grandeur de nos sentiments communautaires, d'une part, et sans un attachement plus que raisonné à l'égard de la personne royale, d'autre part : la politique, c'est aussi une affaire de cœur."

 

Adeline aborde alors le dernier chapitre de son livre : la légitimité morale. "La légitimité du pouvoir (…) ne connait son plein épanouissement que dans la mesure où la souveraineté répond aux exigences morales de la cité." Mais quelle morale ?

 

La légitimité morale

 

Le regard que l'homme porte sur lui-même est la question essentielle à l'élaboration de la morale d'une société humaine.

 

La morale naturaliste est l'originale, celle qui respecte la "loi de la nature". Toutes les morales naturalistes n'engendrent pas des fous comme le marquis de Sade et ses meurtres "naturels" ; au contraire, leurs fantasmes de l'Âge d'Or, déjà cité, ont séduit de grands hommes comme Lao-Tseu, Montaigne, et même Marc-Aurèle. Malgré cela, Adeline a l'impudence de souligner les contradictions de cette hygiène de vie, rappelant par exemple que Rabelais fit progresser la médecine, et donc contraria la nature, au moment des délires de Montaigne, que Sade finit, au nom du naturalisme, par chercher des plaisirs que les animaux ignoraient, ou encore que Rousseau présente son "bon sauvage"… par l'écriture, phénomène achevé de la civilisation !

 

D'autres morales naturalistes ont inversement pris acte de l'hostilité du monde environnant, et ont fait place à ce qu'on appelle la "morale sotériologique", étude du salut de l'âme ayant pour meilleur élève Nietzsche, qui voyait l'homme comme un "individu immergé dans un monde oppressant", et dont "le salut consiste à triompher d'un monde meurtrier" – d'où son culte de la force. Dans sa Généalogie de la morale, Nietzsche associe "ceux qui sont supérieurs" aux bons car seuls capables de déterminer les valeurs, précisant que peu leur importait l'utilité, car "le point de vue utilitaire est tout ce qu'il y a de plus étranger au regard d'une source vive. Le sentiment fondamental d'une race supérieure et régnante, en opposition avec un "bas-fond humain", voilà l'origine de l'antithèse entre "bon" et "mauvais"". Du Nietzche tout craché, restant bien rivé à la terre ferme, par opposition à ce qu'il appelait les "philosophies d'arrière-monde".

 

Ceci étant dit, c'est justement à celles-ci que s'intéresse Adeline ; les philosophies connectées aux morales qui tiennent leur origine "ailleurs que du cercle étroit de la nature". C'est ce que fait l'institution politique : "théoriser le pouvoir pour le rendre praticable à l'intérieur d'une nature qui ne nous laisse pas maîtriser le pouvoir". Et c'est ainsi que la civilisation s'affranchie, dans une certaine mesure, de la nature.

 

Vient alors la question, déjà posée dans la théorie politique, de l'origine de la morale. Il va sans dire qu'en vertu de son antidémocratisme, Adeline ne croit pas au bien-fondé de celle dictée par la majorité. Que l'on soit une majorité à le penser ne signifie pas que c'est juste. À l'unanimité répond alors le consensus, idéal du libéralisme. Mais Adeline, en bon antidémocrate, rappelle que "c'est le consensus qui fit la décadence d'Athènes, livra Jésus et délivra Barrabas, introduisit le germanisme en Allemagne"... Parce que le consensus peut produire le meilleur comme le pire en matière de morale, nous ne pouvons nous appuyer sur lui. Parce qu'"un seul crime justifié par la morale ébranle plus une civilisation que cent crimes réprouvés", la qualité du système qui supporte cette morale est difficile à définir précisément.

 

"Une morale, écrit Adeline, n'est commune que si elle est hors du commun, c'est-à-dire propre à personne". "La morale commune, en prétendant exprimer simultanément l'ensemble de nos affirmations, ne fait qu'infirmer les morales de chacun ; en voulant appartenir à tous, elle devient étrangère à tous, (…) produisant ce qu'on appelle en physique un bruit blanc, un signal impossible à distinguer". On revient cette fois-ci au mythe fondateur qui justifie cette extravagance, l'Homme, "entité ectoplasmique personnifiant la multitude". Pour Adeline, LES hommes n'ont pas besoin d'une morale qui les confond, mais d'une morale qui les réunit. Or, ce qui peut nous unir n'est forcément pas en nous-mêmes. Il se trouve dans Dieu, ou le Roy.

 

L'acte de foi est décidément l'essentiel de la démarche d'Adeline, et cet acte est résumable à "soumission de son intelligence à une spiritualité invérifiable". Mais l'auteur rappelle que "les contradictions de la démocratie ne conduisent pas moins à abdiquer au profit d'une autorité supérieure" : "quel que soit le fruit de notre réflexion morale ou politique, la pensée qui en résulte est, dans tous les cas, une abdication : elle n'exprime rien positivement, elle concède. Cependant, la concession au spirituel n'est pas totalement irrationnelle. Certes, "parvenue au seuil du spirituel, notre intelligence ne le pénètre pas, elle s'agenouille ; cependant, pour qu'elle admette que la morale lui est inaccessible, il faut bien qu'elle en ait eu l'intuition, qu'elle ait perçu la possibilité de cette morale." La façon d'Adeline de célébrer le génie propre à l'homme : "il y a dans l'expression de l'intelligence quelque chose de non-naturel : on n'a jamais entendu la nature produire elle-même une fugue de Bach". Au risque de choquer, il faut donc délier l'homme de sa nature, et le relier au surnaturel.

 

Le deuxième processus de légitimation morale est donc la foi, et le Christianisme s'avère être, pour Adeline, le meilleur vecteur du concept de légitimité morale. Sur ce plan, le philosophe, "affligé des misères de l'intelligence, dit-il, ouvre la porte à l'homme de foi : si la légitimité de la morale peut être reconnue comme nécessaire et bienfaisante par notre seule raison, elle ne devient effective que par la force de notre fidélité. (…) Le droit doit s'inspirer de la morale, car une morale légitime ne peut se fonder que sur une profession de foi".

 

Entre alors le boss de fin de niveau : le laïcisme, par essence révolutionnaire, car consistant en ce que le pouvoir politique refuse toute légitimité aux autorités religieuses, et tout lien nécessaire entre ses lois et les lois morales. La folie d'une minorité d'hommes. La tour de Babel (version Harlem Désir), détruite par la main de Dieu "parce que la référence commune de ses bâtisseurs étaient eux-mêmes, et non Dieu." Adeline conclue en ces termes : "il est l'abdication de l'esprit au profit de la bête." En d'autres termes, science sans conscience n'est que ruine de l'âme.

 

Bien que l'homme soit redevable de la cité, qui lui fait profiter de ses rouages de solidarités réciproques, cette dernière n'en est pas moins, selon l'Église, et pour paraphraser Saint Augustin, "une cité des hommes vers Dieu". Or, le laïcisme n'a jamais cessé, depuis son apparition, de saper ces bases, en faisant de la cité l'arbitre suprême. Sûr, elle enseigne la tolérance. Mais ce dernier bute sur une contradiction essentielle : toute morale est improbante et donc contestable ("qui sommes-nous pour imposer… ?"). Tandis que le Christ enseignait à Pilate "Je suis roi, quiconque est de la vérité écoute ma voix", Pilate répondait "Qu'est-ce que la vérité ?", archétype de la question libérale. Ainsi, la tolérance d'une cité à l'égard d'autres morales est nécessairement limitée à ce qui lui parait tolérable. Comme ce terme ne veut strictement rien dire, il faut alors plutôt choisir ce qui est préférable. Et là, on revient à l'affaire de cœur hautement subjective.

 

La vérité est que "l'imposition d'une morale révélée se fait sous le même modèle selon lequel est imposé un fondateur dynastique", et que "les limites de la liberté religieuse répondent à celles que subit le prince : ce dernier peut s'abstenir de gouverner, de même qu'il est permis de s'abstenir de la pratique religieuse ou même de l'appartenance à la foi commune, mais le prince ne peut refuser sa dignité royale, de même que le sujet ne peut agir trop gravement contre la morale légitime". Si ce n'est pas là un beau sens de la concession individuelle au bien commun !

 

Conclusion

 

Monarchie, aristocratie, et démocratie d'un côté ; tyrannie, oligarchie, et démagogie de l'autre. Aucun de ces régimes n'est parfait, mais l'on peut distinguer d'un côté les formes pures, et de l'autre, leurs formes corrompues, pour reprendre la conception des Athéniens. La solution réside, selon Adeline, dans leur mélange. "Le régime mixte est un régime qui mélange les trois régimes, de sorte que chacun d'eux est contenu, retenu par les deux autres. Voilà la seule formule possible d'un pouvoir dressé contre le pouvoir, pour paraphraser Montesquieu. Et ainsi, chacun d'eux fait bénéficier la cité de ce qu'il a de mieux, sans pouvoir l'infester de ce qu'il a de pire". Inspiré par cette idée, Adeline  termine en faisant les propositions suivantes pour la France, dans une démarche politicienne concordante avec sa fonction : "un roi qui règne, un gouvernement qui conduit une politique approuvée par un vote parlementaire, une magistrature confiée à un organisme indépendant du pouvoir exécutif et garanti par le roi ; en définitive, ce qu'aurait souhaité pratiquer la république gaullienne, à ceci près que le chef de l'État ne serait plus un président, mais un souverain héréditaire."

 

Bien que l'auteur de ces lignes ne soit pas un grand amateur de Victor Hugo dans le domaine des idées politiques, il ne pourra s'empêcher de conclure, un peu académiquement, par une citation du grand monsieur qui étonnera certains : « Quand on hait les tyrans, il faut aimer les rois. » Il est des républicains dotés de bon sens, tout de même.

 

 

Pour le SOCLE

 

- Si les traditionalistes veulent gagner du terrain dans le débat des idées, il ne peuvent se perdre sur le terrain glissant du rationalisme, et doivent plutôt faire dans une anthropologie… affectueuse.

- De la même façon, la passion fataliste de la métaphysique doit être préférée aux dangereuses élucubrations de la philosophie. Pour ce faire, accepter notre propre ignorance est un bon début.

- Bâtir en cohérence avec la réalité que l'homme ne peut produire de vérité morale absolue.

- Plutôt qu'apporter la "Lumière", tel Lucifer, en rendre témoignage, sur les conseils de Saint Jean !

- Il faut poursuivre le bien commun, tel que le faisaient nos meilleurs rois, plutôt que traquer l'improbable volonté générale rousseauiste.

- Il faut à l'homme un principe directeur – retour à la transcendance.

- Les hommes n'ont pas besoin d'une morale qui les confond, mais d'une qui les unit.

- "Solitaires, mais solidaires".

- Le Contrat Social, non ; un contrat social, oui ; reste à définir lequel.

- Accepter de ne pas choisir le souverain le plus compétent est l'acte de foi qu'exige le légitimisme.

- Après, si le souverain doit n'être qu'un homme, son principe, lui, doit être au-dessus de l'homme.

- La nation ne doit pas être LE principe directeur harmonisant le pouvoir et l'homme.

- Refuser le naturalisme est acte de civilisation, mais certainement pas refuser notre nature.

- Dans tous les cas possibles, l'adhésion au légitimisme exige un acte de foi, et une soumission, quoi que modérée, de sa raison.

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